DEMOCRATIE ET DROITS HUMAINS EN SYRIE

 

EDITIONS EURABE

 

DEMOCRATIE ET DROITS HUMAINS En SYRIE

Ouvrage collectif de 18 chercheurs et écrivains

Sous la direction de: Violette Daguerre

Traduit de l'arabe par: Ahmed Manai et Hakim Arabdiou

Tous droits réservés ©

 

1st ed. 2003 / Paris

1st Arabic ed. 2001

Publié par:

- La Commission arabe des droits humains

Avec la collaboration de la Commission européenne

 

- Commission arabe des droits humains

5, rue Gambetta, 92240 Malakoff - France

Tél.: (0033) 140921588 - Fax.: (0033) 146541913

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- Editions Eurabe

email: eurabe@hotmail.com

 

Imprimerie Ajar

42550  Apinac/Usson

 

Sous la direction de

Violette Daguerre

Traduit de l'arabe par

Ahmed Manai et Hakim Arabdiou

 

 

 

 

 

DEMOCRATIE ET DROITS HUMAINS

EN SYRIE

 

Ouvrage collectif de 18 chercheurs et écrivains

 

 

 

 

 

La Commission arabe des droits humains

Avec la collaboration de

La Commission européenne

 

EDITIONS EURABE

Ont collaboré à cet ouvrage:

 

- Abdel Razaq Eid

- Amer Mahmoud

- Aslan Abd Al Karim

- Fayez Sarah

- Haytham Al Maleh

- Haytham Manna

- Hussein Al Oudat

- Jad Al Karim Al Jeba'i

- Karim Abu Halawa

- Mohammed Al Oudat

- Mohammed Issam Dimashki

- Mohammed Najati Tayarah

- Omar Dib Abdel Hamid

- Salamah Keilah

- Samir Al Adeli

- Tamim & Majed

- Violette Daguerre

 

 

Première édition, octobre 2001

Tous droits d'édition réservés

ISBN: 2-914595-13-1

EAN: 9782914595131

SOMMAIRE

 

 

- Introduction

- Chapitre 1:

l'Opinion... et le sabre:

les mécanismes de confiscation de l'Etat et de renforcement du pouvoir

 

- Chapitre 2:

Fondements sociaux des changements politiques

 

- Chapitre 3:

Le système totalitaire

 

- Chapitre 4:

Introduction  à la lecture du pluralisme

 

- Chapitre 5:

Les Partis politiques

 

- Chapitre 6:

Transformations sociétales et réle des Ong

-

 Chapitre 7:

Le Mouvement des droits de l'homme

 

- Chapitre 8:

Le système judiciaire dans la législation

-

Chapitre 9:

Répercussions psychologiques et sociales de la prison

et privation des droits civiques

 

- Chapitre 10:

La Politique de communication: information,

culture, éducation et enseignement

 

- Chapitre 11:

L'économie: réalité et perspectives

 

- Chapitre 12:

Les problèmes écologiques

 

- Chapitre 13:

IsraÍl et ses atteintes aux droits de l'homme au Golan

 

- Chapitre 14:

La question des minorities

 

- Chapitre 15:

Situation de la jeunesse

 

- Chapitre 16:

La Politique étrangère syrienne: entre constances et conjonctures

- Premier commentaire:

La Syrie et ses voisins: les politiques de confrontations

et d'isolement du temps de Hafez Assad

- Second commentaire:

Etude de terrain: Proclamation de Barcelone et

coopération euro-méditerranéenne

 

- Chapitre 17:

Les Traits d'une époque

- Postface

- Annexes de 1  à 11

INTRODUCTION

 

 

Violette Daguerre (*)

 

 

 

Présentation sommaire:

La Syrie, avec la Mésopotamie et la Vallée du Nil, remonte  à l'antiquité des civilisations humaines. Dans ses frontières actuelles, elle a été depuis le XIXè siècle, une figure emblématique de la renaissance arabe et l'un des principaux bastions de la lutte contre la dictature et le colonialisme. Terre natale de nombreux pionniers de la pensée démocratique, des arts et des Lettres, ce pays a connu durant certaines périodes de son existence, les vicissitudes de la domination étrangère et de la dictature. Mais son peuple sut chaque fois se relever et prendre conscience de son réle régional et international.

N'ayant pas subi plus d'un quart de siècle le colonialisme occidental, oË se succédèrent révoltes, soulèvements et résistance, la Syrie et son voisin, le Liban, ont constitué des pays phares de la renaissance panarabe et de la pensée socialiste et humaniste dans la région. Malgré la proclamation de leurs indépendances (intervenues  à un court intervalle de temps entre eux), nombre de leurs partis politiques restèrent unifiés, l'instar du Parti communiste syro-libanais, jusqu' à 1958. Après la Nakba de 1948 en Palestine, la Syrie a connu plusieurs coups d'Etat militaires avant le retour, en 1954,  à la vie parlementaire et au multipartisme.

Après le référendum de 1958, favorable  à l'union entre la Syrie et l'Egypte, les formations politiques syriennes furent dissoutes et remplacées par l'Union nationale (Al-Ittihad Al-Qawmi); une sorte de parti politique para gouvernemental. Mais le putsch du 28 septembre 1961 mit fin  à cette expérience et rétablit le système parlementaire. Le 8 mars 1963, un groupe d'officiers ba'athistes et de nassériens fomentèrent un nouveau coup de force et proclamèrent l'état d'urgence, interdirent les partis, les formations indépendantes et la presse. Ils confisquèrent l'espace politique au seul profit du parti ba'ath, et limitèrent le recrutement dans les forces armées aux partisans de ce parti, après la liquidation entre autres des officiers nassériens suite  à la tentative des ces derniers de renverser le nouveau pouvoir, en juillet 1963.

A la fin de 1965, le Commandement national historique du ba'ath essaya d'éter le pouvoir  à l'armée. Mais le "Comité militaire", qui commandita le putsch de Mars 1963, répliqua le 23 février 1966, par un autre coup d'Etat en s'alliant avec le courant de gauche du Commandement régional. La dualité entre l'armée et le parti ba'ath fit long feu. Elle fut réglée au profit de la première, le 16 novembre 1970, par un coup d'Etat du général Hafez Assad, lors d'un congrès du parti. Assad jeta alors en prison les membres de la direction du parti et du gouvernement, et concentra les rênes du pouvoir entre ses mains, en lan¦ant cette phrase fameuse, qui en dit long sur l'état d'esprit de l'intéressé: "C'est l'armée qui a fait la révolution; Lin Piao [alors ministre de la Défense] est la deuxième personnalité en Chine [populaire]; moi, je ne suis pas Lin Piao; mais nous n'avons pas, chers camarades, un Mao Tsé Toung chez nous".

Le mouvement de Hafez Assad enfanta en même temps le zaïmisme, oË le culte du leader rempla¦a celui du parti dirigeant. Et ce  à travers certains décrets qui formèrent les institutions permettant la centralisation des pouvoirs entre les mains du président de la République. Une Constitution arbitraire de type présidentiel et de nature idéologique fut imposée. Cette dernière lui octroya les pouvoirs exécutifs, législatif et judiciaire. L'allégeance au "chef", fondée sur les privilèges qu'il offrait  à ses partisans, est devenu la règle de fonctionnement de l'Etat. L'absence de souveraineté de la loi et l'impunité qu'elle implique, bloquèrent les institutions de la société civile, censées jouer le réle de contre-pouvoir et protéger le peuple de l'arbitraire des appareils étatiques. A partir de cette date, le mouvement syndical, qui jouissait d'une longue tradition de lutte, ne disposa plus de marge d'indépendance par rapport au Commandement régional du ba'ath. Les différents organes de sécurité décidaient du sort de ses dirigeants, de sa politique et de ses moindres activités.

Cette pseudo-représentativité devait réduire la société politique au parti ba'ath, et ce dernier  à des individus  à la solde du général Assad. Il entama par la suite la militarisation de la société et engendra l'hypertrophie des appareils de sécurité, dont le recrutement s'effectuait selon des critères claniques. Cette centralisation excessive des pouvoirs devait entraÑner d'un cété, la monopolisation des ressources matérielles et du pouvoir dans quelques mains seulement, et de l'autre, l'étouffement des initiatives indépendantes de la société dans les domaines économique, social, culturel et politique.

Le président défunt donna carte blanche  à ses appareils de sécurité qui, avec leur armée de délateurs professionnels et amateurs, se sont employés  à étrangler les citoyens. Ces pleins pouvoirs furent tels qu'il finit par perdre une partie de son emprise sur eux. Ce fait est illustré par ce qui est survenu la veille des grands massacres (annexe no 1), lorsqu'un accord pour l'arrêt de la violence fut conclu durant le premier trimestre de 1980, entre les représentants du président Assad et Amin Yakan, alors adjoint du Superviseur général du mouvement des Frères musulmans. La libération d'un certain nombre de prisonniers politiques augura d'un règlement pacifique du conflit. Mais contrairement aux directives du Président, Rifaât Assad, frère de celui-ci et chefs de Saraya ad-Difaâ (Brigades de défense), fit exécuter Hosni Abou, responsable de l'Avant-garde combattante de cette organisation, alors qu'il était question de le libérer. Cet acte, qui témoigne de la crainte du frère du Président de voir réduire le réle des forces spéciales et de sécurité, mit le feu aux poudres. Il entraÑna des massacres, dont ceux tristement célèbres de Hama, intervenus deux ans après les négociations, selon M. Ali Sadr-Eddine Al-Bayanouni, l'actuel Superviseur général du mouvement des Frères musulmans.

Sous prétexte de préserver la sécurité et la stabilité du pays, un grand nombre d'opposants fut condamné par des tribunaux militaires sur-le-champ, en vertu d'une loi promulguée en 1980 par l'Assemblée du peuple. Cette loi a élargi les prérogatives des tribunaux militaires aux civils qui ne seront pas jugés par des magistrats professionnels, mais par des militaires soumis aux ordres de leur commandement. C'est ainsi que de très nombreux prisonniers d'opinion furent exécutés et d'autres condamnés  à de longues peines de plus d'une décennie et parfois de deux décennies. On enregistra également un grand nombre de disparus dont le sort demeure  à ce jour inconnu. Des informations, en provenance des centres de détention, font état de la mort d'environ 10 000 prisonniers sous la torture, exécutés ou liquidés lors des massacres de la prison de Palmyre; les dépouilles de certains d'entre eux, au lieu d'être remises  à leurs familles, furent ensevelies dans des fosses communes.

Si la majeure partie des 18 000 prisonniers politiques (recensés dans les années quatre-vingt; il en reste aujourd'hui près de 1200) fut élargie (si l'on exclut ceux qui sont passés de vie  à trépas, juste après leur libération) n'ont pas pour autant recouvré leurs droits civiques et leur travail dans le secteur public. Faute d'organismes spécialisés pour leur prise en charge thérapeutique et leur réinsertion sociale, ces ex-prisonniers continuent de souffrir de traumatismes psychologiques et de mutilations physiques, causés par les tortures barbares qui leur furent infligées. Ils sont même privés de la possibilité de faire valoir leurs droits  à la retraite. Pour ceux parmi eux qui se sont tournés vers le secteur privé, il leur a été beaucoup plus difficile de décrocher un travail,  à cause de leur "passé". Leurs documents administratifs (casier judiciaire, fiches d'état civil, registre foncier...) font mention de leur passé d'anciens prisonniers d'opinion; ce qui n'est pas vu d'un bon ¼il par les employeurs. Ainsi, les intéressés ne peuvent ni trouver du travail, pour vivre et subvenir aux besoins de leurs familles, ni retrouver leur statut social. Ils ne peuvent pas non plus quitter le territoire pour chercher du travail ailleurs: l'obtention d'un passeport nécessite la présentation de pièces administratives certifiant qu'ils n'ont subi aucune condamnation.

Cela a lieu dans une société, oË plus de la moitié (66%) de la population vit sous le seuil de la pauvreté, et oË la proportion de chémage est assez élevée (elle est estimée, en l'absence de statiques fiables et de transparence, au quart de la population active du pays;  à 18% selon le rapport économique arabe unifié de 1998; et  à 9,5% selon le Bureau central des statistiques). Cette situation est aggravée par une croissance nulle, selon le ministre du Plan, voire négative, d'après une étude de la chambre d'industrie de Damas. La production a également baissé et sa qualité s'est détériorée. Cette situation est due surtout au fait que le travail est complètement dévalorisé et que sa rétribution ne prend pas en considération sa véritable valeur.

La Syrie souffre de stagnation économique dans les différents secteurs productifs, en dépit de sa production de pétrole, de phosphate, de coton, de céréales, etc. Elle doit faire face au quart de million d'étudiants qui alimentent chaque année un marché de l'emploi déj à saturé; et  à un taux de croissance démographique élevé de plus de 3,4%, selon certaines évaluations, et au-del à de 5%, selon d'autres. Les augmentations des salaires, décidées dernièrement, n'ont pas réglé, selon le ministre du Plan, le problème du pouvoir d'achat des salariés, et n'ont pas comblé le grand écart entre les salaires et les prix. La qualité des prestations de services des institutions étatiques est médiocre, en particulier sur les plans sanitaire et scolaire.

La répartition inégale des revenus s'est accrue. Certains économistes estiment que 5% de la population syrienne bénéficient de plus de 50% du revenu national. Ce privilège n'a rien  à voir avec une quelconque participation  à la production des richesses de la nation, mais  à la place que les barons du régime, leurs enfants et leurs proches occupent dans les postes de décisions, et surtout par la généralisation de la corruption. Ce fléau est vital pour la survie de la bureaucratie administrative, du parti au pouvoir et des appareils policiers. En se propageant verticalement et horizontalement, la généralisation de la corruption est devenue le fondement de la reproduction du système syrien.

Le développement de ce fléau revient en partie  à l'incurie qui règne en maÑtre dans le secteur public, et  à l'absence de mécanismes de contréle permanent, aussi bien par le bas que par le sommet -  à supposer qu'il existe une intention sincère de combattre ce phénomène: sa disparition représenterait une menace pour l'existence même du régime. Ajoutons  à cela, l'opacité dans l'élaboration des projets d'investissement, les transactions du commerce extérieur et l'utilisation des aides financières étrangères qui finissent, selon certains, dans les poches d'une poignée de prédateurs habitués  à s'enrichir par le pillage de l'Etat. (Voir en annexe no2, le mémorandum du député Riad Saïf, remis en aoét 2001 au président de l'Assemblée du peuple, concernant les transactions autour du téléphone cellulaire, opération qui a fait perdre  à l'Etat 400 milliards de livres syriennes, soit 8 milliards de dollars, et rapporté illicitement aux contractants environ 200  à 300 milliards de livres syriennes de bénéfices nets).

L'exploitation des droits les plus courants du citoyen alimente aussi la corruption: raccordement d'une ligne téléphonique, importation d'un véhicule, ouverture d'une clinique, acquisition d'un passeport, etc. Le phénomène de la corruption illustre, on ne peut mieux, l'utilisation malsaine du pouvoir en l'absence de rigueur de la loi et de la morale. Ce fléau ravageur, a ouvert la porte  à tous les abus, jusqu' à pénétrer aux fins fonds des prisons, illustrant les atteintes graves aux droits les plus fondamentaux de l'être humain. (Voir en annexe no3, dans les extraits du témoignage d'un ancien prisonnier politique, la partie concernant la corruption pratiquée par les éléments des appareils de sécurité sur les victimes d'arrestations arbitraires). Il est décevant que devant une situation aussi grave la lutte contre la corruption n'ait bénéficié que d'un budget de quelques millions de livres syriennes, alors que les sommes détournées et placées  à l'étranger ont atteint durant le règne de Hafez Assad, soixante  à quatre-vingt-cinq milliards de dollars américains, Selon certaines estimations.

Cette phase de l'histoire contemporaine de la Syrie a considérablement rétréci l'espace de participation  à la vie politique du pays, engendrant une sorte de désert culturel, et d'étouffement des potentialités. L'ampleur des dégâts n'a pu être limitée que grâce aux espaces d'expression offerts dans d'autres pays arabes et dans le monde. Nous assistons, par ailleurs, au développement d'une mentalité clanique et confessionnelle aux dépens du sentiment d'appartenance nationale, ainsi qu' à la dislocation des formations politiques par l'anéantissement d'une partie par la répres-sion, et la réduction de l'autre en porte-voix du pouvoir. Le tout dans un climat de suspicion et d'inquiétude généralisée par rapport  à l'avenir. La misère matérielle et l'humiliation morale s'accompagnent d'une quête forcée  à l'émigration, surtout des jeunes et provoquant une fuite des cerveaux. Bien entendu, les causes ne sont pas seulement politiques, mais aussi économiques, dues aux passe-droits dans l'octroi des emplois dans le secteur public,  à partir de considérations clientélistes et partisanes.

Circonstances de notre travail au début du règne:

A sa naissance, la Commission arabe des droits humains, Cadh, s'est proposée d'établir un rapport annuel sur la situation des droits humains dans le monde arabe. Rapport qui évoque l'ensemble des droits du citoyen et qui constituera une référence comparativement aux rapports partiels qui abordent des thèmes et les droits en usage dans les pays européens. Or, afin de réussir un tel projet, il nous fallait disposer d'une base de données importante sur la situation des droits humains dans le monde arabe, et qui sera mise ensuite  à la disposition des défenseurs des droits de la personne. Le peu d'informations sur ce qui se passait en Syrie fut  à l'origine du choix de ce pays comme point de départ du projet. Avec l'espoir de mettre en place ultérieurement des équipes de travail similaires dans d'autres pays arabes.

Notre thèse au début était que la Syrie vit, depuis la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, la fin d'une époque avec de multiples issues possibles, en particulier par rapport  à la nature politique du régime et aux transformations sociétales. A la fin de notre première mission exploratoire  à Damas et des discussions qui s'ensuivirent au sein de la Cadh, nous avions considéré que l'adoption de ce projet par la Commission européenne fera que ce prestigieux partenaire constitue une sorte de protection pour nous dans nos déplacements sur le terrain. De même qu'il accroÑt les chances du succès d'une telle "aventure", qui dispose d'autant de probabilités d'échecs que de réussites. En outre, le fait que l'étude s'étende sur douze mois et que nous soyons amenés  à effectuer plusieurs séjours dans ce pays, nous a décidé  à solliciter  à ce propos des chercheurs arabes et syriens résidants en Syrie ou  à l'étranger. Ies premiers travailleront en appoint d'une équipe de chercheurs syriens vivant en exil. Cette démarche nous fut dictée par le souci d'éviter les éventuelles embéches de visas d'entrée et d'interdictions en tout genre.

Ce projet de recherche visait l'étude des six droits fondamentaux de l'individu: politiques, civiques, sociaux, économiques, culturelles et écologiques; tout en présentant les points de continuité et de ruptures, ainsi que les formes de transition de la société syrienne. Notre première mission, qui devait avoir lieu en été 2000, a coïncidé avec le décès du président Hafez Assad. Ce qui nous a mis face  à une situation imprévue et contraint  à attendre l'évolution des événements et leurs éventuelles incidences sur l'avenir de notre projet. Il faudrait ajouter que nous avons rencontré au départ beaucoup de difficultés  à trouver des chercheurs syriens qui acceptent d'écrire sur la situation qui prévaut dans leur pays et de collaborer  à un travail initié par une organisation des droits l'homme basée  à l'étranger.

L'évolution de la situation eut effectivement un impact sur la conception première et les dispositions pratiques de ce projet. Avec la montée en puissance du réle des intellectuels dans le mouvement de protestation démocratique et revendicatif, et la multiplication des conférences et des forums d'intellectuels, il nous fallait répartir autrement le travail et confier la tâche essentielle  à des chercheurs vivants dans le feu de l'action en Syrie même. Ils sont, malgré d'inévitables réticences, plus  à même de décrire et d'analyser de l'intérieur la situation qui y prévaut, que d'observateurs neutres. C'est donc  à l'équipe des chercheurs résidant  à l'étranger, de travailler en complémentarité avec les premiers.

Ce besoin d'un changement ayant tardé  à arriver et la période transitoire causée par la mort du Président ont contribué  à une évolution du mouvement des intellectuels et de l'opposition démocratique. Ces derniers ont commencé  à faire part de leurs revendications et de leur représentation de l'avenir de leur pays. Ils furent encouragés dans cette voie par le discours d'investiture du nouveau Président, prononcé le 17 juillet 2000, devant une session extraordinaire de l'Assemblée du peuple. Ce discours suscita, en effet, de l'optimisme chez un grand nombre de citoyens. Bachar Assad reconnut l'existence d'une crise, qu'il est impossible de régler par une baguette magique, mais par des réformes et l'implication de tous. Il reconnut aussi l'existence d'une opposition politique, qu'il désigna par l'expression "l'autre opinion".

Certains de ceux que nous avons rencontrés se sont montrés en revanche plus prudents dans leurs positions, préférant attendre l'évolution de la situation et donner au nouveau Président le temps de traduire son discours en actes. L'unique changement concret est  à leurs yeux l'arrivée d'un nouveau titulaire du Palais présidentiel. La troisième catégorie de personnes rencontrées était plus pessimiste ou plutét plus réaliste. Elle ne voulait pas prendre ses rêves pour la réalité, en se fiant  à des facteurs conjoncturels,  à la merci d'impondérables. Pour ces personnes, le nouveau Président n'est pas l'émanation de la volonté populaire, mais fut imposé par en haut. Sa désignation est le résultat d'une concordance entre la volonté d'un père, et l'accord des parties qui jouissent d'un certain poids  à l'intérieur du régime, (La Constitution fut alors amendée en fonction de l'âge du fils de celui-ci: ce qui fait qu'on appela par dérision la Syrie la "République héréditaire"). En outre, si pour cette catégorie l'intéressé est animé de quelques velléités de réformes, il ne dispose guère de projet ou de programme de changement. Son manque d'envergure et sa courte expérience dans la gestion des affaires de l'Etat, limitée aux dernières années du règne de son père (règne marqué par la stagnation économique, la fin de la manne financière extérieure et l'immobilisme  à tous les niveaux), ne lui permettent pas non plus de peser suffisamment dans le sens du changement,  à supposer que telle soit son intention. Autre fait important: les hommes du pouvoir, connus dans le passé, en détiennent toujours les postes clés.

Selon l'avocat Hassan Abdel Azim,  à la tête du Rassemblement national démocratique (rassemblement de partis d'opposition démocra-tique): "L'évolution des six premiers mois de la nouvelle ère montrent qu'il existe une nouvelle orientation  à l'intérieur du régime, dont le chef de fil est le président Bachar Assad. Elle va en direction du libéralisme économique et politique, avec une marge laissée  à la liberté d'expression, traduite dans les Montadayat [forums culturels] qui se sont multipliés dans les villes syriennes, bien que demeurant sous l'£il vigilant des appareils de sécurité. En réaction  à cette tendance, nous assistons  à des tentatives venant de l'intérieur du régime et du parti ba'ath au pouvoir, pour remettre en cause ces marges de man£uvre et bloquer tout véritable changement, même graduel. Ce courant s'exprime par le biais d'articles et d'éditoriaux dans la presse officielle syrienne et même arabe. Il veut faire croire  à la nouvelle direction du pays  à l'existence de menaces pour le régime, représentées par les activités politiques et culturelles des intellectuels et des forces nationales en dehors du pouvoir. Alors que les obstacles au changement n'émanent pas de ces intellectuels, mais de l'intérieur du régime. Les anciens symboles [du règne] craignent en réalité la moindre réforme susceptible d'engendrer un contréle populaire et une ouverture des dossiers de la corruption, qui entacheront certains d'entre eux. La situation est donc ouverte  à toutes les éventualités, mais semble actuellement marquer le pas. Le nouveau, qui est encore obscur, s'imbrique donc  à l'ancien, immuable, désirant interdire aux autres forces d'exister et freiner leur expression".

Apparemment, le système demeure, comme par le passé, sous l'emprise de ses obsessions sécuritaires. Il s'obstine  à n'autoriser aucune manifestation populaire spontanée, permettant aux citoyens d'exprimer leurs préoccupations, y compris les manifestations de solidarité avec l'Intifada, exprimée par la rue syrienne. Il suffit pour cela de voir comment la manifestation,  à laquelle appela le Rassemblement national démocratique de l'opposition, fut dès le début encerclée par les forces anti-émeutes; ou comment le pouvoir réprima une autre, partie d'un camp de réfugiés palestiniens. Les seules marches qu'il autorisa  à cette occasion furent celles organisées par ses soins et sous son contréle,  à des fins de propagande. Parallèlement, certains péles du pouvoir prirent contact séparément avec quelques intellectuels, pour  à la fois les sonder sur leurs intentions et leur fixer une ligne rouge  à ne pas franchir. Ils n'ont toutefois pas jugé nécessaire de nouer un dialogue avec les partis du Rassemblement national démocratique, qui représentent les véritables forces de la scène politique syrienne. Le pouvoir paraissait plus préoccupé par ses affaires internes, notamment la préparation des élections du parti ba'ath. Ce qui laissa une petite marge de man£uvre  à l'opposition qui, selon les propos d'Assef Chawkat, l'un des hommes du pouvoir, "ne s'est pas encore trompée".

En somme, il existe au sein du régime, pendant cette période transitoire, un courant qui pousse vers un changement et des réformes, dans une conjoncture économique critique et difficile  à assainir. D'autres forces essaient de gagner du temps et d'obtenir une continuité dans la légalité, mais loin de toute interférence policière ou emploi de la force. En revanche, une troisième frange au sein du pouvoir combat violemment tout mouvement qui réclame un quelconque changement, et déploie tous ses efforts pour préserver la reproduction du système.

D'un autre cété, des parties étrangères, surtout européennes, ont fait part de leur volonté de contribuer  à la modification de l'état des choses en Syrie. L'opposition démocratique pousse, quant  à elle,  à la décantation de la situation dans le pays par l'accomplissement d'une série d'actions, tout en mettant en garde contre toute tentative de manipulation ou d'instrumentalisation, permettant au pouvoir de réprimer ses activités. Elle a tenté également de briser le carcan élitiste du mouvement démocratique, qui a élargi la sphère de ses activités politiques, en s'ouvrant aux secteurs populaires et socio- professionnels tels que les syndicats, etc. Ces derniers, suite  à l'accroissement de leur réle, peuvent devenir une puissante force de pression sur le régime, et renforcer ainsi les partisans du changement qui existent au sein du pouvoir. Car on ne peut compter sur le pouvoir pour qu'il opère sa mue de son propre gré.

Les hypothèses pessimistes ont déj à pris le dessus, suite au recul des autorités, peu de mois après l'accession du président Bachar Assad au pouvoir et l'ouverture politique relative apparue  à cette occasion et qui était objectivement attendue. Les premiers signes de repli sur soi commencèrent  à se faire jour, au mois de février, lorsque les appareils de sécurité, le parti ba'ath et les formations politiques du Front national progressiste se déchaÑnèrent contre ce "peuple stupide et ignorant qui ne mérite pas la liberté" et ces "intellectuels qui sont en accointances avec des ambassades étrangères". Ce qui a déteint sur les déclarations du président et contredit son discours d'investiture.

Nous étions  à ce moment-l à, en train d'établir des contacts, afin de recueillir les points de vue de l'opposition, des instances politiques et syndicales, officielles et semi-officielles, et des autorités. Mais les choses ne se déroulent pas toujours telles qu'on le voudrait. La campagne hargneuse déclenchée par les autorités, effrayées par le réveil des citoyens, s'est répercutée négativement sur une bonne partie de la population. Le régime joua de nouveau sur le réflexe de peur qui l'a bien servi durant de longues décennies. Ce qui provoqua un retour presque au point de départ, étant donné que le laps de temps écoulé était trop court pour produire des changements irréversibles. Ces attaques eurent malheureusement aussi raison de certaines secteurs de l'opposition et par conséquent de chercheurs qui avancèrent divers prétextes pour revenir sur leur accord de participer  à notre projet. Naturellement, ces pas en avant et ces pas en arrière se répercutèrent sur de notre travail, et entraÑnèrent probablement des lacunes, que nous avons essayé tant bien que mal de combler, en dépit du peu de temps qui nous était imparti.

Ces reculs coïncidaient, également, avec l'investiture d'Ariel Sharon, comme Premier ministre en IsraÍl. Les autorités syriennes avaient l'habitude d'exploiter l'état de guerre avec ce pays pour réprimer, sous prétexte de trouble de l'ordre public, ceux qui réclamaient entre autres la levée de l'état d'urgence et le recouvrement des libertés fondamentales. Cette politique de chantage et de répression utilisée par les tenants du régime  à l'encontre de leurs concitoyens n'est pas absente de leur politique régionale, en particulier envers le Liban. Ainsi, le protectorat du pouvoir syrien continuent de s'exercer sur ce pays, même après le retrait israélien de ce dernier. La question de la démocratie, qui n'a jamais compté parmi les priorités du régime syrien, devait forcément hypothéquer dangereusement la bataille pour les libertés fondamentales, non seulement au Liban, mais aussi dans tout le monde arabe.

La presse arabe s'était d'ailleurs fait l'écho de ce qui se passait en Syrie. De même que le représentant de la Cadh fit état de cette situation devant la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme,  à New York, lors de sa discussion du rapport officiel syrien. Cette instance onusienne insista en vain auprès des délégués syriens sur la nécessité pour les autorités de leur pays d'accepter les échanges avec les Ong des droits de l'homme. Nous avons pour notre part éprouvé des difficultés  à rencontrer des interlocuteurs, non seulement officiels, mais aussi officieux les représentants du Front national progressiste). Ce qui nous amena  à nous adresser directement au président Bachar Assad (par lettre datée du 19 mars 2001, citée en annexe no4), dans laquelle nous lui avions expliqué le projet de la Cadh, et sollicité une audience  à cette fin. Le point de vue d'une instance officielle, notamment la plus haute, sur la situation de la démocratie et des droits de l'homme en Syrie, revêtait naturellement une grande importance pour notre travail. Mais notre missive est restée sans suite.

Une autre correspondance, de même teneur datée du 10 juillet 2001 (citée en annexe no5), adressée  à M. Nasser Kaddour, secrétaire d'Etat pour les Affaires étrangères chargé des Droits de l'homme, connut le même sort. Notre courrier était accompagnée des principaux textes rédigés par des chercheurs syriens dans le cadre de ce travail. Le but étant de recueillir l'opinion des autorités syriennes sur les sujets abordés, afin de les inclure dans l'ouvrage.

Le décès du président Hafez Assad avait créé momentanément une sorte de vacance du pouvoir: le pays était comme frappé d'apathie, marqué par un excès de prudence ou la peur. Cette peur devint toutefois un fait nouveau dans le camp du pouvoir, après avoir longtemps été le lot du peuple. Il existe de véritables difficultés  à envisager  à l'avenir une relation avec tous ceux que le groupement militaire au pouvoir n'avait pas l'habitude de traiter: Ong, journalistes, intellectuels indépendants... que ce soit dans le pays ou  à l'étranger. Cette difficulté peut s'expliquer par l'avènement d'un discours critique envers un régime, habitué d'entendre faire son panégyrique, ainsi que par les tentatives de faire le bilan de l'expérience syrienne de la part d'acteurs indépendants du pouvoir. Ce qui est positif cependant pour notre travail est que le pouvoir syrien, tout au moins ceux qui étaient informés de notre mission dans le pays, ne nous aient pas interdit d'entrer en Syrie et de mener  à bien notre projet.

Les changements au cours de l'année passée:

Il était de mon devoir en tant que coordinatrice du projet de veiller  à rapporter une image de la Syrie telle que vécue par les enfants de ce pays, relatée par des plumes courageuses et talentueuses d'intellectuels et d'acteurs de la scène politique qui prouvèrent par leurs sacrifices leur espoir de lendemains prometteurs pour leur patrie. Ils acceptèrent de décortiquer la nature du pouvoir autocratique syrien de ces dernières décennies, en dépit des intimidations et des calomnies dont ils furent la cible. Ces calomnies prétendent notamment que les partisans des réformes visent l'anéantissement du régime, et le retour de la Syrie  à la période coloniale, c'est- à-dire le retour du pays  à sa période de faiblesse, d'instabilité et d'affrontements. Ce climat fut également alourdi par la mise en garde du président Bachar Assad, le 17 mars 2001, relative  à l'héritage de son père, qui doit être selon lui non critiquable et intouchable.

La vénération dont est l'objet l'ancien Président de la part de certains courtisans du régime semble s'être accentuée après sa mort. Pour preuve les articles des journaux officiels commémorant le premier anniversaire de la disparition du défunt. Le journal Al-Ba'ath, du 12 juin 2001, par exemple, écrivit dans son éditorial: "Quand le phénomène Hafez Assad fera-t-il l'objet de recherches scientifiques sérieuses? La Syrie et le ba'ath en particulier continueront  à faillir  à leur devoir tant qu'ils ne mèneront pas de telles études sur une personnalité aussi distinguée et unique? [...] J'ose affirmer que la valeur du sujet constitue pour les sciences politiques, la sociologie politique et la psychologie politique et sociale un défi incitant les meilleurs chercheurs de ces sciences  à se saisir d'un thème aussi riche [...]. Cette commémoration demande aujourd'hui que l'on donne des orientations  à nos chercheurs et  à nos instituts scientifiques d'entreprendre un travail encyclopédique, afin d'accorder au phénomène de ce leader éternel la part qu'il mérite, en en faisant un objet scientifique, après avoir occupé une place d'honneur au c£ur de la spontanéité et la sincérité populaires. Cela est nécessaire pour la science pour les générations futures").

La psychologie politique a relevé le danger de ces positions rigides, surtout lorsqu'elles émanent de hauts responsable, car ces déclarations font l'impasse sur la nécessité de soumettre le passé et ses symboles au crible de la critique, afin d'en tirer les enseignements pour bâtir l'avenir. Il n'est pas permis de se dissimuler derrière ce passé afin d'éluder les responsabilités dans la tragédie dans laquelle fut plongé la Syrie. Contrairement  à ce que d'aucuns croient, au pouvoir ou dans l'opposition, faire le bilan de cette période noire de l'histoire de la Syrie contemporaine est le seul moyen pour le peuple syrien de se réconcilier avec lui-même. C'est en empruntant cette voie qu'il ne vivra plus dans la crainte de voir ressurgir de sa mémoire les spectres du passé, enfouis dans les inconscients individuels et collectifs. C'est en effectuant ce pas courageux que la Syrie sera  à même de prendre un nouveau départ pour édifier un Etat de droit, mener les réformes  à leurs termes et s'ouvrir sur le monde, en vue de suivre le cortège de la civilisation, qu'elle avait un temps manqué.

L'observateur s'interroge sur l'origine de la frayeur du pouvoir devant la liberté d'expression des citoyens. Ce dernier considère que les acteurs politiques syriens qui ont commencé  à bouger ne représentent qu'une proportion infime de la société, et encore moins de ses intellectuels? Cette minorité pallie en effet l'absence des forces sociales et politiques laminées par trois décennies de répression impitoyable. Les membres de la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme furent surpris d'entendre, l'année dernière, le chef de la délégation syrienne se vanter de l'existence de 600 Ong dans son pays. Ce chef de délégation, par ailleurs doyen de l'université de droit de Damas, ignore manifestement que ce chiffre range la Syrie au bas du classement dans ce domaine, comparativement au nombre de ses habitants. C'est justement cette inexistence de la société civile qui empêche la Syrie de régler la crise  à laquelle elle est confrontée. Malgré cette faiblesse, le pouvoir tente de noyauter cette opposition, en manipulant quelques intellectuels, afin de brouiller les cartes et ternir l'image de leur mouvement. Les pressions du régime finirent par ces contraindre intellectuels  à se dévoiler en s'attaquant ouvertement aux intellectuels et aux démocrates, après avoir essayé un temps de suivre le vent du changement.

Cette situation critique n'est pas non plus sans conséquences sur l'opposition  à l'extérieur du pays. Opposition issue de cet environnement avec lequel elle demeure en contact étroit, en dépit de son éloignement géographique. Cette opposition souffre de stérilité, de division, d'autodestruction et de violence envers les plus proches et les semblables, eu égard aux mécanismes de comparaison et de compétition qui opèrent chez l'être humain. Nous faisons allusion, en particulier,  à ceux qui vivent en Europe et dans les pays d' "accueil", qui considèrent leurs immigrés comme un fardeau, dont il faudrait se débarrasser ou de leur offrir seulement le minimum de conditions vitale. L'immigré, surtout l'exilé politique, voit le temps s'écouler, tout en étant en quête de sens  à sa vie. Les années passent et le temps semble comme suspendu entre parenthèses dans l'attente du retour espéré au pays natal. Malgré le sentiment d'un provisoire qui s'éternise  à cause des évolutions dans son pays d'origine, il espère renouer les fils rompus avec la famille, les amis et les souvenirs d'enfance. C'est lorsque l'être humain n'a plus d'emprise sur ses conditions de vie, que ce soit au pays natal ou au pays d'accueil, qu'il devient de plus en plus fataliste et tend  à adopter des comportements oppressifs, destructeurs ou rigides, du fait de la dévalorisation de l'image de soi. Il vivra alors au jour le jour et perdra ses capacités de sublimation, d'innovation et de créativité. Théodore Adorno pense que l'intellectuel exilé est diminué, sauf pour celui dont la production et la création contrebalance les éléments destructeurs produits par sa condition d'exilé.

Plus d'une année après l'investiture du nouveau Président, et mises  à part quelques légères améliorations, aucun changement significatif n'a eu lieu. L'espoir d'ouverture, dont les signes avant-coureurs commencèrent  à poindre  à l'horizon durant les dernières années du règne de Hafez Assad, et se multiplièrent avec sa disparition, ont presque disparus, aujourd'hui. La dynamique du changement paraÑt encore incapable de tourner effectivement la page du passé et d'imposer des transformations radicales. La structure répressive des tenants du régime n'a pas changé, non plus, même si pour des raisons objectives ou d'intérêts les formes d' expressions empruntent ne sont pas identiques. Pour qu'un changement radical, au tout au moins sincère et effectif se produise, il faudrait une transformation en profondeur des mentalités et des comportements des décideurs politiques du pays. Ce qui est peu probable  à court terme, étant donné qu'un tel travail demande en général un temps assez long. De même que l'édification de la société sur de bonnes bases doit reposer sur la construction d'un être humain sain, dans une relation dialectale entre action et réaction.

Il est probable, en même temps, que la disparition du dirigeant qui a marqué de son empreinte le pouvoir durant des décennies, l'évolution des circonstances objectives sur les plans national et mondial, et l'influence des relations extérieures, rendent impossible le retour  à la période difficile par laquelle le pays est passé. Certes, le régime syrien a tenté un moment de se remettre en cause lorsqu'il avait ressenti,  à la fin des années soixante-dix, les remous de la rue, l'adhésion  à l'opposition de certaines franges de la population et per¦ut la profondeur du mouvement social. Mais, il s'est vite replié sur lui-même, et revenu  à ses méthodes habituelles pour tenter de régler la crise. Il y eut recourt aux instincts primitifs bien connus d'autodéfense, avec leurs conséquences destructrices pour le pays, au lieu de rechercher avec tous les protagonistes une sortie honorable et raisonnable de cette dernière, avec l'avantage de rendre justice  à qui de droit et de satisfaire l'ensemble.

Nous avons constaté chez la majorité de nos interlocuteurs, que nous avions rencontrés une année après le changement de pouvoir, un malaise devant l'inertie de la situation, et un pessimisme quant  à la mise en oeuvre de vraies réformes politiques, administratives et économiques. Ces interlocuteurs se disent mêmes reconnaissants envers le pouvoir d'avoir dévoilé ses véritables intentions dans ce domaine; ce qui les a aidé  à perdre rapidement leurs illusions. Si la disparition pendant un moment des portraits du président défunt des places publiques devait symboliser le changement, leur retour dans ces places, devrait signifier l'inverse. C'est comme si une guerre se déroulait, par symboles interposés, entre les tenants du changement et la clique attachée  à la défense de ses intérêts particuliers, et effrayée par un mouvement populaire qui revendique le changement.

Dans cette phase dite de transition, le vide provoqué par la disparition du président Assad, ne peut être comblé en l'absence d'un programme présidentiel précis, d'orientations officielles claires et de dynamisme dans la prise de décisions et dans leur exécution. On a tenté de combler ce vide par des supputations sur l'avenir, et des tentatives de mettre en marche un mouvement social qui poussera les choses de l'avant. Alors qu'il s'agit de réviser sur de nouvelles bases le mode de relations entre le pouvoir et le peuple. Révision qui devrait être sous-tendue par une volonté de fer d'appliquer les programmes, chez des dirigeants capables d'impulser un tel changement et d'imposer le respect des règles juridiques, éthiques, et tout ce qui peut assurer une bonne gestion du processus de changement et des réformes. Ceci devant s'accompagner, naturellement, de l'ouverture du champ politique et social aux forces de la société civile, qui recouvrent ainsi leur droit de participer  à la vie politique et au développement du pays. Il n'y aura pas de véritable changement tant que les détenteurs des rapports des forces agissent pour le statu quo, et le maintien du citoyen  à l'écart de cette bataille.

Si certains péles du pouvoir sont convaincus de la nécessité des réformes et de l'ouverture du jeu politique, afin de sortir de l'impasse, ce n'est en revanche pas le cas pour beaucoup d'autres, chez lesquels les choses demeurent confuses. Il n'existe pas non plus de concordance de vue sur la manière de mener ces réformes et sur la nécessité d'articuler réformes économiques et réformes politiques. Ce qui rend finalement dérisoire toute tentative d'ouverture face  à la puissance du lobby anti-changement.

Dérisoires sont d'ailleurs, les transformations d'ordre économique et politique, intervenus sur la scène politique syrienne durant la première année de la nouvelle ère. Les autorités ont surtout tablé sur les changements économiques, qu'elles ont présenté comme traduisant la volonté du nouveau président dans ce domaine. Quant aux changements politique, le pouvoir n'y joua aucun réle effectif, bien au contraire. Il persiste  à priver les citoyens de leurs droits, pour continuer  à disposer d'eux  à sa guise. Pire, il considère comme une hérésie encouragée par des forces étrangères malveillantes, le fait de réclamer ses droits et le respect des droits humains; de demander le retour  à un climat démocratique et  à une vie moderne au diapason des changements internationaux; et de déclarer la guerre  à la bureaucratie,  à la corruption et aux lois d'exception, et de rétablir le multipartisme, la liberté de vote et l'alternance au pouvoir.

I - Les réformes économiques:

Nous abordons les réformes économiques, en commen¦ant par la conférence consacrée  à cette question, tenue  à Londres en juillet 2001, et  à laquelle participèrent ministres et experts syriens. Dans sa déclaration  à l'hebdomadaire, Al-Mochâhid As-Syassi, du 15-21 juillet 2001, le ministre des Affaires étrangères syrien, Farouk Chara', a assuré que le développement, le libéralisme, le modernisme et les réformes sont le programme du gouvernement du président Bachar Assad, programme déj à entamé du temps du président Hafez Assad [...] Il est toutefois prématuré d'en faire le bilan, car les difficultés sont nombreuses, et les efforts nécessitent davantage de temps. Le ministre va plus loin, et considère que "l'ouverture économique et politique constituent un processus complémentaire, qui nécessite la révision des lois et des systèmes concernés. Cet attachement aux réformes et  à l'ouverture découle de l'intérêt et de la conviction que chaque étape a ses impératifs, et qui ne sera que bienfaisant pour les Syriens".

Le ministre du Plan, Issam Zaïm, annon¦a pour sa part l'ouverture au secteur privé du système bancaire syrien; la révision du système fiscal afin qu'il soit plus conforme  à l'époque du libéralisme; la suppression du soutien gouvernemental des produits de consommation; et l'orientation progressive de la Syrie vers l'économie de marché, en particulier après la promulgation des lois no10 de 1991 et no 7 de 2000. (Il a été également annoncé durant la conférence la promulgation de la loi no 15, qui encourage l'orientation de la Syrie vers l'économie libérale dans divers secteurs d'activités).

Dans son intéressant article intitulé, " l'Economie syrienne au cours de l'année passée: entre les nécessités du changement et les facteurs de blocage", (et publié par la revue Al Moustakbal, du 16 juillet 2000), l'économiste syrien, Samir Saïfane, commence par le volet économique de l'allocution d'investiture du nouveau président, qui a révélé  à son avis: "la perception par celui-ci de la nature de l'étape, des points faibles de l'économie syrienne et de la nécessité de son développement. Il insista également sur l'importance d'une stratégie de développement, dont l'absence a conduit  à des "écisions empiriques, improvisés et réactives". Le président a indiqué que cette stratégie ne se réalisera que par "a modernisation des lois, la levée des obstacles bureaucratiques devant les investissements nationaux et étrangers, la mobilisation du capital public et privé, et la dynamisation du secteur public sur le marché extérieur". Afin de consolider les réformes économiques, l'orateur insista sur l'urgence de la mise en oeuvre de réformes administratives dans les secteurs public et privé, et la nécessité de lutter "contre les incapables, les malveillants, les négligents et les corrompus". De même qu'il attira l'attention sur "l'importance de l'institution judiciaire, et sur la nécessité de la doter de cadres compétents et intègres". Pour parachever le processus de changement, Bachar Assad estime qu'il faut "une économie transparente, une presse transparente, une mentalité transparente, voire une personnalité transparente, qui agit avec sincérité et transparence avec elle-même et avec la réalité [...]. Notre situation actuelle constitue une base de départ inadéquate pour notre entrée dans le nouveau siècle, siècle des institutions et des techniques".

Samir Saïfane recense, en premier lieu "les handicaps de l'économie syrienne, qui avait emprunté nombre de traits au modèle de l'ex-Union soviétique. Elle se retrouva, après l'effondrement du camp socialiste, en porte  à faux avec les mécanismes de l'économie capitaliste, mondialement dominante. Les caractéristiques de l'économie syrienne demeurent sa forte centralisation et le dirigisme administratif qui freinent ses capacités productives. En traitant avec l'économie mondiale sur des bases en inadéquation avec le modèle prédominant, ce dernier la rend moins sére et problématique. Ceci en plus des multiples défis auxquels elle est confrontée,  à savoir" de faibles taux d'investissement et de croissance, la fuite des capitaux, l'augmentation du taux de chémage, la stagnation du revenu moyen, parallèlement  à l'accroissement des inégalités dans la répartition du revenu national; la paupérisation des couches moyennes et le basculement de larges couches sociales vers le seuil de pauvreté lorsque ce n'est pas en dessous de ce dernier [...]; s'ajoute  à cela la faiblesse de sa base technique, la limitation de ses capacités productives, et un artisanat  à faible valeur ajoutée. [...]; les carences de l'administration de la base au sommet et dans tous les domaines; un cadre juridique inapproprié, l'anachronisme du cadre institutionnel et organisationnel; l'inadéquation entre les profils de formation et les exigences du marché de travail; la mauvaise rentabilité des fonds alloués  à l'enseignement [des dizaines de milliers de diplémés de diverses spécialités sont en excédent ou ont re¦u une préparation inadéquate]; la faible exploitation du potentiel touristique pourtant non négligeable; les politiques financières et fiscales inadéquates; et les divers déséquilibres macro-économiques. L'économie syrienne sera confrontée  à d'autres défis tels que la sécheresse et la pénurie d'eau, la baisse prévisible de la production pétrolière, avec l'augmentation de sa consommation intérieure, et son impact sur la principale source de devises du gouvernement. [...]. Ce dont elle souffre le plus dans sa gestion, c'est l'absence de planification, de politiques  à long terme, de normes, de la prévalence de considérations  à court terme et la pression des problèmes urgents sur l'élaboration des politiques. Il y a surtout les incidences considérables des intérêts individuels, bureaucratiques et parasitaires sur l'élaboration des mesures économiques, ainsi que l'indigence en spécialistes et en études scientifiques spécialisées des centres qui élaborent ces politiques, et leur faible connaissance de la réalité".

Le chercheur énumère ensuite les blocages contre le passage  à un nouveau système économique par la difficulté de: "1- définir de nouvelles alternatives crédibles oË les stratégies économiques ne sont pas des équations aux résultats garantis, surtout lorsque les données scientifiques chiffrées et fiables sur l'état de l'économie syrienne sont bien en de¦ à de ce qui est demandé,  à cause de la médiocrité des statistiques et du manque d'études et de transparence; 2- d'appliquer les choix adoptés  à cause du manque de ressources; 3- de changer, car tout changement est confronté  à l'inertie de l'ancien et  à la résistance qu'il lui oppose, parce que les gens et se soumettent  à ce qu'ils connaissent et ont apprivoisé; 4- de modifier le mode traditionnel de gestion de la part des cadres dirigeants,  à tous les niveaux de l'administration gouvernementale, alors que certaines franges s'opposent de toutes leurs forces aux réformes, de crainte de perdre leurs positions clés, et par conséquent la possibilité de les exploiter afin de s'enrichir aux dépens de l'intérêt général. D'ailleurs, la plupart des cadres s'opposent aux réformes de peur de perdre leurs pouvoirs et privilèges du fait du changement des méthodes de travail et d'organisation auxquelles ils se sont accoutumés, et leur incapacité  à s'adapter  à la nouvelle organisation et aux méthodes de l'économie de marché. Le renouvellement des personnes s'avère donc nécessaire dans tout processus de changement; 5- la cinquième difficulté réside dans le conflit avec IsraÍl et ses soutiens, et les menaces permanentes de cette entité. Les circonstances du conflit nécessitent toujours un important interventionnisme de l'Etat et une plus grande centralisation administrative des différents domaines: politique, économique et social. Ce qui exige une évaluation plus rigoureuse des projets, et de leurs répercussions  à court et long termes. Ce facteur s'est répercuté plus particulièrement sur le modèle de transition en Syrie, en faisant précéder l'ouverture politique par l'ouverture écono-mique".

Comment s'est déroulé le changement au cours de sa première année?

Les développements:

D'après Saïfane, le nouveau gouvernement a entamé son mandat avec un fort dynamisme, et mit en branle un programme d'accélération des réformes lancées depuis mars 1999. Il s'attribua de plus grandes prérogatives et a agi avec efficacité, augurant d'un nouveau climat administratif. Il prit aussi une batterie de mesures pratiques qui permirent une plus grande souplesse au niveau des échelons inférieurs de l'administration. Parmi les mesures économiques prises, l'auteur cite: l'augmentation de 25% des traitements et salaires, la définition d'une stratégie d'exportation et l'exonération des impéts sur les exportations, la conclusion de traités commerciaux et douaniers avec cinq Etats arabes et la négociation de projets similaires avec huit autres, l'application d'une plus grande harmonisation des taxes douanières et leur baisse pour ce qui est des biens intermédiaires de l'industrie: l'autorisation d'importation de véhicules de tourisme, la promulgation de lois sur le change de devises et le secret bancaire. Il y eut également le règlement du contentieux sur les dettes avec la France et l'Allemagne, ce qui facilita l'obtention de nouveaux crédits auprès de la Banque européenne d'investissement. Furent également promulguées des lois sur les loyers, l'organisation des universités, l'ouverture de quatre facultés d'informatique et d'un institut de formation des cadres dirigeants, et l'institution de deux nouveaux ministères: celui du Développement administratif et celui de la Technologie. De nombreux autres projets de lois furent élaborés portant sur la Banque centrale, la Monnaie et les Crédits, la Bourse des valeurs mobilières, l'assainissement du secteur public, le commerce, le programme d'urgence pour la lutte contre le chémage- une idée courageuse en comparaison des politiques passées-, et une loi relative  à l'ouverture d'universités privées. Des discussions ont commencé sur la réforme de la fiscalité, de la monnaie, des finances et du commerce extérieur, ainsi que sur la dépénalisation de la gestion économique et de ses tribunaux, et du commerce extérieur, etc.

On relan¦a les négociations sur le partenariat syro-européen, le règlement de certaines questions en suspens et le déblocage de quelques aides, du programme Meda par exemple. Quant  à la prise de décisions économiques, des modifications ont permis de sortir les décisions les plus importantes des espaces étroits des bureaux officiels pour être discutées dans des commissions spécialisées. Ainsi la commission des 18 rédigea un rapport sur l'économie syrienne et ses perspectives d'évolution, et la commission des 35, laquelle se scinda en deux sous-commissions: l'une élabora un projet de loi portant sur l'assainissement du secteur public, et l'autre travailla sur l'élaboration d'un projet de loi pour la réforme du secteur privé. Deux autres groupes de travail furent constitués, l'un pour l'étude d'un projet de loi sur la Banque centrale, la Monnaie et les Crédits, et l'autre sur la Bourse des valeurs mobilières.

De son cété, le ministère du Plan contribua  à susciter de nouveau l'intérêt pour la planification  à court, moyen et long terme. C'est ainsi qu' à la demande du premier ministère, tous les membres du gouvernement furent invités  à entreprendre une évaluation de leurs domaines respectifs, et d'y élaborer des plans de développement  à court, moyen et long terme. Des réunions ministérielles se sont tenues spécialement pour la discussion de ces plans sectoriels, lesquels ont servi  à la mise en place du nouveau plan quinquennal de développement. Le travail se poursuit, cependant, pour l'élaboration de nouveaux plans prospectifs. De même qu'a lieu une vaste étude sur l'administration, et le changement d'un grand nombre de responsables.

Toutes ces avancées, effectives ou encore en débat, annoncent des transformations de fond. Leur accumulation débouchera sur la transformation du système économique et administratif syrien, en système proche de l'économie de marché. Elles créeront les conditions adéquates pour hausser l'efficience de l'économie de ce pays et la rendre plus compétitive.

Les obstacles:

"Il se trouve que l'exécution des mesures décrétées et du report de ce qui était sur le point d'être promulgué, révèle un clivage important entre la finalité de ces décisions et la manière avec laquelle elles furent mises en £uvre par l'appareil exécutif. Elle montre aussi l'importante influence des forces de blocage et de résistance".

Le gouvernement, qui entama son mandat avec souplesse et dynamisme, finit par s'embourber dans la routine, la bureaucratie et les hésitations. Il a davantage promis que réalisé. C'est ainsi qu'il fut mis fin  à la mission de la commission des 18, alors qu'elle pouvait être transformée en instance consultative permanente; tandis que fut dissoute la commission des 35, laquelle était censée jeter les bases des réformes dans les secteurs publics et privés, et que l'on tend actuellement  à remplacer par une commission plus réduite de quelques fonctionnaires. Quant  à l'augmentation des traitements et salaires, bien que modeste, elle fut en grande partie absorbée par l'accroissement du prix de produits de consommation. On essaya également de vider de son contenu la loi supprimant le plafond des pensions de retraites, tandis qu'on appliqua de fa¦on restrictive la tarification de Bruxelles. L'élaboration des recommandations pour les taxes sur l'importation de véhicules de tourisme fut empreinte d'hésitations. La commission chargée de la réforme fiscale a disparu avec son rapport sans aucune concrétisation. Les décrets-lois sur les banques ne sont toujours pas rendus publics; ce qui n'est pas pour rassurer d'éventuels investisseurs. Le ministère de l'Economie n'entreprit, ni avant ni après, aucun effort véritable pour moderniser le secteur des finances. De son cété, la session de l'Assemblée du peuple s'est achevée sans avoir adopté les lois sur la Banque centrale, la Bourse des valeurs mobilières, et la réforme du secteur public.

Plusieurs mois se sont écoulés sans que le programme d'urgence de lutte contre le chémage ne voit le jour. Aucune étude sérieuse sur les divers branches de l'économie n'a été entreprise dans la perspective du partenariat syro-européen, afin d'en éviter les inconvénients et d'en optimiser les avantages. C'est dire que le climat  à l'investissement demeure peu attractif; et l'on entend plus des discussions que l'on ne voit d'actions pour l'améliorer. Les débats ont lieu depuis plus d'une décade sur la mise en place de zones industrielles, sans qu'elles ne débouchent sur des actes. Le coton syrien continue d'être exporté  à l'état brut, sans que le secteur privé national ne soit encouragé  à le traiter. Les fruits et légumes continuent de pourrir sur place, sans que soient décidées des mesures facilitant leur exportation. Quant au programme vital de modernisation des méthodes d'irrigation, il ne connaÑt aucune avancée sur le terrain malgré le risque de pénurie d'eau. L'épée de Damoclès du contréle, des perquisitions et des cours économiques paralyse toujours les administrations centrales. Le ministère du Développement administratif demeure préoccupé par la production de rapport et d'études, sans que ces derniers ne changent quoi que ce soit  à la réalité. Les interférences des divers centres de décisions continuent de compliquer la tâche d'une administration gouvernementale déj à en panne. En dépit de quelques améliora-tions, les traditions d'opacité et de rétention de l'information ont encore de beaux jours devant elles.

Selon Saïfane, quatre indicateurs décisifs traduisent le changement: le taux d'investissement et de développement, la bureaucratie, la corruption, et l'adhésion de la population. "Il semble que ces indices soient loin d'être satisfaisants: l'investissement recule et le rythme de développement est faible. La bureaucratie gouvernementale n'a pas réellement bougé; et malgré l'optimisme qui prévalut de mars 2000 au printemps 2001, cette bureaucratie a repris du poil de la bête. Le projet de remaniement ministériel a perturbé le fonctionnement des ministères et des ministres. Quant aux manifestations quotidiennes de la corruption, elles n'ont pas été suffisamment affectées, et ce en dépit des efforts de l'appareil central, et des sanctions des tribunaux économiques, qui demeurent inefficaces".

Quant  à la population, elle est encore animée d' "un vague d'optimisme  à l'égard de l'avenir". Il est vraisemblable que le pouvoir d'achat par rapport aux prix  à la consommation et au coét de la vie soit le facteur déterminant pour gagner l'adhésion de la rue. Mais aucun progrès notable n'a été enregistré dans ce domaine, malgré cet optimisme. En Syrie, tous les foyers qui comptent uniquement sur le salaire du chef de famille, vivent en dessous du seuil de pauvreté; ce qui est le cas d'une frange importante de la population. D'autant plus qu'aucune véritable politique des salaires et des traitements ne fut mise en place. Le citoyen est pressé de voir quelque chose de palpable entre ses mains et autour de lui; ce qui est légitime après tant d'années de souffrances. Mais les politiques nouvelles ne donnent pas immédiatement de résultats, mais ont besoin de plusieurs années. Aussi est-il primordial, l'application d'une politique qui allie les mesures susceptibles d'offrir aux citoyens des avantages, mêmes limitées,  à un développement soutenu sur le long terme".

II - Les réformes politiques:

Les événements les plus importants enregistrés en l'an 2000 sur la scène politique syrienne furent la libération d'une partie des prisonniers politiques, l'action de nombreux intellectuels en faveur du changement, par le biais de déclarations, la création d'associations, notamment dans le domaine des droits de l'homme, de l'ouverture de Montadayat dans les domiciles, aussi bien  à Damas et sa périphérie, que dans les autres grandes villes du pays, afin de débattre de questions d'intérêt national. Sur la même lancée, des islamistes syriens  à l'étranger publièrent une "Charte nationale d'honneur", ( à consulter, tout comme le Manifeste des 1000 intellectuels, dans les annexes no6 et 7). Pour sa part, le Rassemblement national démocratique appela  à une réconciliation nationale. Des journaux politiques indépendants tels qu'An Nour, l'organe central du Parti communiste- courant Youcef Fay¦al, et la revue satirique Ad-Doumary, furent autorisés. Nous apprÑmes également (juste avant de remettre le manuscrit de ce livre  à l'éditeur), que le Conseil des ministres a décidé le 19 juillet 2001, de promulguer une nouvelle loi sur la presse et la production sonore et audiovisuelle. Ce projet prévoit entre autres la modernisation de certains articles de la loi en vigueur depuis 1949, et attend sa discussion et son adoption par le Parlement pour que son décret soit signé par le président de la République.

On ne peut considérer certains acquis comme irréversibles. La situation a ressemblé, tout au long de cette première année,  à une confrontation entre deux parties de forces inégales. Les associations et les Montadayat ne sont toujours pas légalisés; quelques-uns d'entre eux furent même interdits peu de temps après le commencement de leurs activités,  à l'instar du Montada du député Riad Saïf ou de l'avocat Khalil Maâtouq, (qui exprimèrent, dans une déclaration rendue publique, leur détermination  à reprendre leurs activités début septembre 2001). Les autorités avaient d'ailleurs imposé, le 19 février 2001, cinq conditions pour l'organisation de conférences dans les domiciles: 1-déposer une demande d'autorisation auprès du gouverneur de la ville, quinze jours avant la date de tenue de la conférence; 2- accorder l'autorisation au nom du conférencier; 3- remettre la liste nominative des participants; 4- présenter brièvement le thème de la conférence; 5- en indiquer le lieu et l'horaire.

Malgré cela, les pouvoirs publics furent les premiers  à piétiner leurs propres décisions. Le témoignage de M. Habib Saleh est éloquent  à ce propos: "Je me suis présenté au gouverneur de Tartous, Aram Saliba, deux semaines  à l'avance munis de toutes les pièces requises. La réponse m'est parvenue par le biais de deux agents de la police politique, dans la soirée du mercredi 14 mars 2001. Ensuite, quatre autres éléments dirigés par un officier de police se présentèrent  à mon domicile; ils exigèrent de moi un engagement écrit de n'exercer dorénavant aucune activité ou de ne pas participer aux Montadayat".

Les autorités s' "intéressèrent" par la suite aux quelques salons qui avaient pu poursuivre leur activité. Leur tour devait forcément arriver dans cette série de harcèlements politiques et administratifs. Citons  à titre d'exemple "Montada Al-Yassar lil-Hiwar" (Forum de la gauche pour le dialogue), qui publia le 10 aoét 2001, un communiqué dans lequel il dénon¦a les multiples pressions dont il était l'objet de la part des services de sécurité, afin qu'il suspende ses activités. Il appela " à y mettre fin [ à ces harcèlements], et  à organiser les activités des Montadayat, conformément  à la loi, en vue de contribuer  à un changement démocratique et pacifique, auquel tout le monde pourra participer". Quant  à Montada Jamal Atassi, encore en activité jusqu' à la mise sous presse de cet ouvrage, il n'a toujours pas d'agrément de la part du ministère des Affaires sociales et du Travail. Mais le président Bachar Assad avait précisé, selon la presse, que les moutadayat sont exempts de toute démarche administrative. En revanche, les autorités, qui ont étouffé pendant plus de vingt ans le mouvement des Frères musulmans après l'avoir réprimé violemment, autorisèrent dernièrement l'activité d'un seul Montada. Il est, selon son porte-parole "de tendance islamique rénovatrice, opposée aux Frères musulmans. Il vise la diffusion d'une pensée [religieuse] modérée par le biais de conférences culturelles et [d'activités] sociales".

Qu'en est-il, par ailleurs, des revendications de l'opposition relatives  à la levée de l'état d'urgence, l'abolition des lois et tribunaux d'exceptions, la libération des prisonniers politiques, le retour des exilés, le respect des libertés fondamentales, la promulgation de lois sur les partis politiques, les associations et la presse, etc.? C'est encore le statu quo. Les lois d'exception sont toujours en vigueur depuis environ 38 ans; les autorités les utilisent pour se protéger du peuple. Les institutions officielles, surtout judiciaires, placées sous la coupe du pouvoir exécutif, sont en pannes, car dépouillées de leurs prérogatives et de leur représentativité. Les exilés volontaires ou forcés sont interdits de rentrer au pays, après des décennies de séparation d'avec leurs proches. Ceux-ci sont pris en otages par les services de sécurité et subissent des pressions, des interrogatoires, et parfois du chantage, chaque fois que les autorités veulent faire pression sur leurs enfants  à l'étranger.

Quant aux membres de l'élite intellectuelle, initiateurs du Manifeste des 99 (signataires) ou celui des 1200 (signatures) ou ceux qui ont participé aux Montadayat et réclamé sous une forme ou une autre la levée des injustices, ils subir des "représailles" du pouvoir: licenciement ou suspension de leur travail, accusations de démence, de fraude fiscale, d'atteinte au prestige de la nation, de trouble l'ordre public, de collision avec des puissances étrangères ou d'autres calomnies en vue de ternir leur image et de les museler.

Ces puissances étrangères agiraient selon un "programme préparé  à l'avance pour porter atteinte au régime syrien et le pousser par les pressions internes et externes planifiées,  à reculer et  à accepter les négociations [de paix] exigées par les Américains aux conditions israéliennes..." (Al Moharrir al-Arabi, du 09.08.2001). Ceci est une illustration parmi d'autres de la campagne de presse qui a visé, entre autres, le député indépendant, Mohamed Ma'moun Homsi, lorsqu'il avait revendiqué la levée de l'état d'urgence et l'abolition de la loi martiale, la constitution d'une commission parlementaire chargée des droits de l'homme, le contréle des appareils de sécurité et leur interdire de s'ingérer dans le pouvoir politique... (voir sa déclaration complète en annexe no8). Devant, la décision de l'intéressé d'entamer une grève de la faim d'une semaine dans son bureau, afin de protester contre le harcèlements dont il était l'objet, le pouvoir eut pour seule réponse l'arrestation arbitraire de celui-ci (le 09 aoét 2001), la levée partielle de son immunité, son interdiction de recevoir des visites, tout au moins au début, et de se faire soigner  à l'hépital pour son diabète et son asthme.

Les accusations qui lui furent notifiées sont le dénigrement de la Constitution, l'hostilité au régime, des contacts téléphoniques avec des puissances ennemies... Les organisations des droits de l'homme qui l'ont soutenu furent  à leur tour calomniées. M. Mohamed Ma'moun Homsi avait d'ailleurs subi de fortes et vaines pressions, pour s'en démarquer. Ses avocats ont introduit auprès du procureur général un pourvoi en cassation, motivé entre autres par l'absence de mandat d'arrêt, la nature anti-constitutionnelle du mandat d'amener et la violation de l'immunité parlementaire de leur client. Autrement dit, l'arrestation n'est conforme ni  à la loi ni  à la Constitution. Ce qui signifie la nullité de toutes les poursuites  à l'encontre du député. Les avocats ont argué du caractère politique, et non pénal, de l'affaire réclamer la libération immédiate de leur client. Mais le juge des renvois les débouta sans avancer de justifications. Une preuve (s'il en faut) de la mise  à l'écart de la justice, dans cette affaire, comme dans tant d'autres d'ailleurs. Ce qui confirme que la décision est entre les mains de la direction politique et des services de sécurité. Mohamed Ma'moun Homsi n'est pas l'unique parlementaire malmené de la sorte pour le forcer au silence. Le député indépendant Riad Saïf ne fut  à l'abri de telles tracasseries pour ses activités dans le mouvement des intellectuels et dans le domaine des droits de l'homme.

Quant aux prisons,  à l'exception de celle d'Al- Mazza,  à Damas, fermée l'an passé, elles continuent de fonctionner comme si de rien n'était. 1200 détenus politiques, selon nos estimations  à la Cadh, continuent de croupir dans les geéles syriennes, dont un certain nombre demeure sans jugement, car bon nombre d'entre eux refusent de cautionner ce qu'ils considèrent comme une parodie de justice. Les autres y moisissent en vertu de procès iniques. Tous furent sauvagement torturés, sans que personne ne puisse mettre fin  à ces supplices d'un autre âge, et causes d'innombrables mutilations physiques et de traumatismes psychologiques. C'est surtout le cas de ceux qui ont eu le malheur d'être enfermés dans la prison de Palmyre, dans le désert syrien, oË ils survivent dans un quasi-isolement du reste du monde (Voir, en annexe no9, des extraits du témoignage de Rédha Haddad).

Dans cette prison, oË l'on s'applique " à déshumaniser méthodique-ment l'individu ", d'après ceux qui y ont séjourné, la férocité des traitements qui varient en fonction du changement du directeur, du geélier ou du bourreau. C'est la plus sinistre des prisons syriennes, si ce n'est du monde arabe; son existence déshonore l'être humain dans ce pays. La Cadh a déj à déclenché une campagne pour la fermeture de ce centre de détention. Mais comment faire pour rencontrer les prisonniers lorsqu'on refuse aux organisations locales et internationales des droits de l'homme d'y avoir accès? "Le fait que cette prison continue d'exister dément tout ce qui a été dit sur l'amélioration de la situation en Syrie", estime un ancien reclus, libéré récemment de ce bagne. (Ce livre était déj à sous presse lorsque nous sont parvenues des informations faisant état du transfert de tous les détenus de la prison de Palmyre  à celle de Saïdnaya, en vue de sa fermeture définitive. L'importance de ce pas, symptomatique de la fin d'une époque, oË la répression était le seul mode de relation du système avec la société, a nécessité la publication de cette information au prix de quelques perturbations des délais d'édition du présent ouvrage. Espérons que cette bonne nouvelle sera bientét suivie par d'autres).

Concernant cette prison ainsi que d'autres questions, la Cadh avait adressé, le 13 aoét 2001, une correspondance (annexe no10) au Haut-Commissariat pour les droits de l'homme et au Groupe de travail sur les détentions arbitraires dans laquelle elle les exhortait d' "intervenir en urgence pour la fermeture de la prison de Palmyre et la libération immédiate de tous les détenus d'opinion en Syrie, en premier lieu les cas les plus gravement atteints". Cette correspondance avait décrit par le menu la situation des prisonniers politiques syriens et arabes que nos sources avaient pu recenser dans ce lieu de détention,  à Saïdnaya, ainsi que dans les différents centres d'interrogatoires. Elle comprenait une liste, naturellement incomplète, de 37 détenus d'opinion souffrant de maladies incurables, voire  à l'article de la mort, qui furent transférés en juillet 2000, parmi 284 prisonniers, de Palmyre  à la prison de Saïdnaya (des rumeurs circulaient alors sur une prochaine libération de prisonniers politiques). Ces malheureux ont dé être transportés sur des couvertures, afin de rencontrer les membres d'une commission médicale, tant ils n'avaient plus la force de se déplacer. (Nous avons appris par la suite, que les services de renseignement syriens avaient remis, le 22 juillet 2001,  à ses proches, la dépouille de l'un de ces 37 personnes citées dans la lettre. Il s'agit de Mohamed Mustapha Snoun, de Kalli,  à Edlib).

Il serait utile de prendre connaissance du contre-rapport de la Cadh (annexe no11) au rapport gouvernemental syrien, présenté  à l'Onu. Y est présentée dans notre document une idée de la nature illégale des détentions arbitraires. Il attire aussi l'attention sur l'arrestation arbitraire d'un certain nombre de citoyens durant la nouvelle ère, parmi lesquels sept jeunes, dont deux mineurs, pour avoir endommagé peu de temps après sa mort la statue de Hafez Assad  à Kodsya, le 28 juin 2000. Arrêtés le soir même, ils furent torturés et interdits de toute visite pendant sept mois, puis présentés  à la Haute Cour de Séreté de l'Etat pour menées contre-révolutionnaires, sans parler des sous-entendus et des accusations contenues dans le réquisitoire du procureur général, qui dépouilla l'affaire de tout son caractère politique, pour en faire un problème de droit commun: perversions sexuelles des intéressés, relations homosexuelles, ainsi que d'autres accusations formulées  à partir d'aveux extorqués sous la torture. Ces jeunes sont toujours  à la prison d'Adra, dans l'attente de leur condamnation par cette Cour.

Citons un autre exemple, celui d'un prisonnier d'origine irakienne, qui n'a pourtant fait l'objet d'aucune accusation. Cela ne l'a pas empêché de vivre pendant ses onze mois de détention arbitraire l'horreur  à Fara' Falestine, du centre de détention des Services des renseignements militaires de la ville de Hama. Ce qui était suffisant pour le détruire physiquement et psychologiquement, bien qu'il ne fut pas torturé comme les autres détenus. Il évoque dans son témoignage (en annexe no3), le cas de ces co-détenus, dont certains incarcérés pour des futilités sous l'ère du président Bachar Assad. Il attire, également, l'attention sur l'emprisonnement d'enfants innocents, appréhendés avec leurs pères. Ces enfants vivent dans des conditions effroyables, qui laisseront chez eux  à coup sér des séquelles psychologiques irrémédiables. Est-ce surprenant de la part d'un pays qui ne respecte ni ses engagements internationaux ni la Convention internationale des droits de l'enfant, au demeurant l'unique engagement sur les droits de l'homme signé par la Syrie ces trente dernières années?

Le prestigieux militant politique, Riad Turk, secrétaire général du Parti communiste syrien- bureau politique, énumère (lors de sa conférence, du 5 aoét 2001, au Montada Jamal Atassi), trois aspects ayant connu depuis la nouvelle ère une certaine évolution, même si elle est "restée timide et sans envergure":

- "le premier aspect est le recul relatif de la peur, devenue par la force des choses partie intégrante de la vie politique et sociale dans notre pays. Sous son emprise, le citoyen s'interdisait de dire ce qu'il pensait, et disait plutét ce qu'il ne pensait pas. Il craignait de s'intéresser  à la chose publique, et voyait dans chaque inconnu un délateur, pouvant le jeter en prison. Il est vrai que ce recul n'est visible que dans les milieux de l'intelligentsia culturelle et politique, et n'a pas encore atteint un seuil suffisant pour un retour du corps social  à la vie publique. Mais cela constitua tout de même une avancée importante, en comparaison des dures et longues années que nous avons traversées.";

- "le deuxième aspect est le changement des méthodes de travail et du mode de fonctionnement des appareils de sécurité. Nous ne subissons plus comme par le passé les nombreuses ingérences insupportable dans la vie quotidienne du citoyen, la brutalité des arrestations et restrictions des libertés. Nous observons qu'actuellement ces organes de sécurité intensifient, peut-être par compensation, leur recueil des renseignements sur les citoyens par la surveillance, les interpellations et les interrogatoires. Ce n'est pas moins une forme de pression psychologique sur les individus et la société en général. Ceci pourrait leur servir aussi pour asséner leurs coups, en cas de retour  à la situation antérieure, comme en rêvent certaines têtes chaudes.";

- "le troisième aspect concerne les réformes elles-mêmes. Le pouvoir insiste sur la nécessité des réformes économiques, lesquelles doivent passer avant les réformes politiques. Ces dernières devront attendre le règlement des problèmes économiques les plus urgent et ceux de la vie quotidienne. Mais les gens ne voient rien venir de concret, et le doute commence  à s'installer .... Nous pensons que l'intention d'entreprendre des réformes économiques est bien réelle. Elle est exprimée par les décrets promulgués et ceux  à l'étude. Ces décrets, quelle que soit notre opinion  à leur sujet, en sont la preuve. Ce ne sont, néanmoins, que de modestes pas en avant, étant donné que ces orientations n'ont pas encore connu d'application sur le terrain. Au moment oË elles sont apparues parfois insuffisamment étudiées, les tenants du système s'enhardissaient  à combattre farouchement le moindre changement, soit ouvertement soit par le biais de la machine bureaucratique, l'archaïsme administratif et l'incompétence des responsables habitués  à dominer et  à faire des affaires aux dépens de l'intérêt général".

Selon le conférencier, ces quelques pas en avant ne rencontrent pas moins de grandes difficultés. "Il est possible de résumer la situation dans le pays par une crise de stagnation globale, de retard et d'horizons bouchés dans les domaines économique, social et politique. Il n'apparaÑt pas dans la sphère socio-politique syrienne de forces qui traduisent par leurs actions et leur dynamisme les besoins concrets du pays. Ni les parties intéressées par l'évolution de l'économie vers le capitalisme n'ont présenté de programme et organisé leurs forces,  à part quelques tentatives individuelles et limitées; ni les islamistes n'ont révisé leurs thèses et leurs pratiques, et présenté des contributions sérieuses, en dépit de l'intérêt certain du projet de la Charte d'honneur présenté  à l'étranger par les Frères musulmans- qui constituent un pas qualitatif et prometteur de leur part; ni l'opposition démocratique n'a mobilisé suffisamment ses forces pour un programme et des actions susceptibles de répondre concrètement aux interrogations et aspirations du peuple, et de transformer en acte salvateur ses inquiétudes pour son présent et son avenir".

"L'on peut décrire la situation politique actuelle comme l'équilibre de la faiblesse", [métaphore d'un équilibre des forces, fondé en partie sur une peur mutuelle]. En effet, les forces en présence sont faibles: celles du régime comme celles de l'opposition. Une telle situation invite  à un effort supplémentaire pour mettre fin aux positions rigides, et sortir de cette impasse. L'on s'interroge si réellement l'année qui vient de s'écouler est la première d'une ère qui essaie d'être nouvelle et différente? Ou est-ce une année qui succède aux trente dernières années, et porte le numéro trente et un"?

Les acquis, en dépit de leur importance, demeurent insuffisants; ils souffrent de trois lacunes dangereuses, selon Yassine El-Haj Saleh, (conférence donnée, le 7 juillet 2001, au Montada de la gauche pour le dialogue): "1-: absence de coordination, et beaucoup de lenteurs et d'incohérence dans les orientations. [Beaucoup de temps et d'efforts furent, par exemple, investis dans des discussions longues et inutiles sur la légitimité du concept de société civile, et sa primauté ou non sur l'édification de l'Etat, ainsi que sur la priorité ou non des réformes politiques par rapport aux réformes économiques]. Ce qui n'a donc pas pu constituer un puissant catalyseur pour le renouveau, avant que le pouvoir ne déclenche sa contre-offensive de février 2001. 2-: Ces acquis sont marginaux et non institutionnalisés. Il s'agit de les transformer en acquis sociaux irréversibles,  à partir desquels il est possible de construire. L'élargissement des prisonniers politiques, par exemple, ne signifie pas et ne doit aucunement signifier [aux yeux des autorités] une ouverture politique. 3-: 75% de la population demeure en dehors de ce mouvement, ce qui reflète son caractère élitiste; sachant que les 25% restants n'en constituent qu'une base sociale potentielle, tandis que sa base réelle ne dépasse pas 1%".

Ces lacunes traduisent, selon le conférencier, la faiblesse du mouvement démocratique syrien ou plutét l'accouchement dans la douleur de ce mouvement. La difficulté plus importante est le fait que jusqu' à présent aucune personnalité charismatique n'a émergé, et susceptible d'incarner un minimum de consensus. L'une des caractéris-tiques des périodes de transition est l'apparition de ce type de dirigeants. C'est dans cette absence que l'auteur situe le danger de la situation actuelle, "oË le plus grave réside dans l'absence de tout programme un tant soit peu sérieux chez le pouvoir,  à l'exception de son discours de propagande sur la "stabilité et la continuité!", lequel n'est que le signe de son incapacité  à gouverner. Cette incapacité, le régime la dissimula dans le passé par la généralisation des mesures répressives, et par la personnalisation démesurée du pouvoir. La réédition aujourd'hui de telles pratiques ne peut être qu'une ridicule caricature, avec des répercussions sociales et politiques probablement ravageuses et  à faire pleurer".

Ce médecin ne se suffit pas de déceler le mal, mais invite les partisans du changement démocratique  à:

1 - persévérer dans le passage  à la légalité, en refusant et en stigmatisant le retour  à la clandestinité;

2 - coordonner les initiatives pour des actions communes: déclara-tions, pétitions, réunions, presse...;

3 - présenter un programme économique et social aussi détaillé que possible, et capable d'aller au-del à de l'inflation verbale du discours démocratique.

Il considère, également, comme primordiale, la répercussion de l'appel  à la réconciliation nationale auprès du plus grand nombre de citoyens. La Syrie doit en effet se réconcilier avec elle-même, afin qu'elle puisse faire face aux défis extérieurs et  à l'édification nationale, dans un contexte de post-Madrid et de mondialisation. Le type de démocratie qu'il est possible d'instaurer doit être équilibré et établi sur des garanties mutuelles; sur l'engagement sincère des protagonistes de la réconciliation nationale  à bannir la violence, pour l'alternance, l'indépendance des trois pouvoirs, la liberté de la presse et la liberté syndicale, tout en conformant la Constitution syrienne aux valeurs de la charte internationale des droits de l'homme.

Pour sa part, Ahmed Fayez Fawaz, membre du Rassemblement national démocratique, et l'un des dirigeants du Parti communiste-bureau politique, estime (dans un article publié par Al-Adab al-Loubnania, de mai- juin 2001), que "la Syrie vit  à présent une période de transition accompagnée d'inquiétude, et oË l'espoir du renouveau est empreint de peur et de déception devant la persistance de l'ancien. Période de transition caractérisée non pas par son rythme d'évolution, mais par la conscience de l'impasse de la situation. Or  à la fin d'une époque, il faut solder les comptes avec les modes de fonctionnement et les méthodes du passé, afin d'emprunter une nouvelle voie, s'ouvrant, bien que difficilement, sur d'autres méthodes d'action et de structures. Ce qui fait qu'on mène sur l'Etat et les réformes des débats qui manquent quelquefois de franchise. Car l'autocensure est tapis derrière les plumes et lient les langues, tandis que le censeur extérieur est toujours l à, en activité. Mais les réformes ne peuvent réussir sans consensus social: les expériences avortées et réussies des anciens pays socialistes nous montrent les conséquences catastrophiques de la mise  à l'écart du peuple de la vie publique. Tandis que les résultats sont meilleurs, lorsque les forces sociales se réunissent autour d'une table ronde. Les sacrifices deviennent plus supportables et les souffrances dues aux réformes moindres. Le dialogue national signifie que nul ne détient le monopole de la vérité et que le devoir envers la nation est l'affaire de tous".

Ce qu'il faut rechercher actuellement, d'après ce médecin (qui a purgé de longues années de prison, tout comme les deux précédents conférenciers), "c'est la transformation pacifique et progressive de l'Etat totalitaire en Etat démocratique, de fa¦on  à préserver l'unité nationale et la levée des entraves sur le mouvement social. Grâce  à sa réconciliation avec la société, l'Etat reconquiert sa place et la loi sa souveraineté: l'Etat devient enfin un Etat de droit. On passera de l'Etat de rapines, de la loi du plus fort, du clanisme et de la corruption  à un Etat fondé sur un contrat entre des citoyens libres, et non traités en mineurs, auxquels on impose un tuteur  à vie. Les citoyens de ce pays pourront-ils voir s'engager de véritables réformes pour l'édification de l'Etat, susceptibles d'ouvrir le chemin de l'avenir?"

Nous concluons cette introduction -qui s'est étendue pour inclure les développements survenus sur la scène syrienne au cours de la première année de la nouvelle ère, les débats et les faux pas qui les ont accompagnés- par les perspectives de transition de la dictature  à la démocratie, telles que proposées par Riad Turk (dans sa conférence citée plus-haut). Nous sommes en droit de nous interroger en même temps, si les autorités syriennes seraient un jour capables de considérer ces propositions avec sérieux et comme dignes de débats? Ou seront-elles,  à l'instar de la plupart des tentatives constructives de ce type, vouées  à l'échec, et comme si l'on prêchait dans le désert? Combien de temps s'écoulera-t-il dans cette bataille avec soi-même et avec autrui, avant le triomphe des forces du bien sur les forces du mal? Nous espérons connaÑtre la réponse dans un avenir prochain, car nous souhaitons que ce processus de décantation ne s'éternise pas. Les sacrifices et les souffrances ont épuisé toutes les énergies, et il ne reste plus de quoi y puiser de l'espoir et transformer les douleurs en bienfaits pour soi et pour l'autre, pour renaÑtre des décombres. Car ce qui est  à craindre, c'est le risque de transformation de la violence contenue chez l'opprimé en violence réelle et destructrice, dont on ne peut ni prévoir les manifestations, ni mesurer les conséquences.

Le conférencier propose en premier lieu de: "rechercher la vérité et la justice, y compris en demandant pardon aux parties [sociales] et aux victimes ou leurs proches pour la terreur, les emprisonnements, les assassinats et l'exil qu'ils ont subi; libérer l'ensemble des détenus politiques et amnistier les personnes recherchées; autoriser le retour des exilés volontaires ou forcés, ainsi que le recouvrement de leurs emplois; faire la lumière sur les disparus et indemniser leurs ayants droit; lever l'état d'urgence, abolir les lois et tribunaux d'exceptions, et rétablir les droits civiques et de sortie du territoire national; restituer les biens mobiliers et immobiliers des victimes de la répression, biens dont elles furent dépouillés ou dérobés, et leur indemnisation des dommages occasionnés; rétablir les appareils de sécurité dans leur mission nationale et légale, et les épurer des criminels et des corrompus; mettre un terme  à l'oppression du citoyen; promulguer des lois interdisant explicitement la pratique de la torture et toutes formes de contrainte physique ou morale, et prévoir des sanctions sévères  à l'encontre des contrevenants; enfin laisser libre cour  à la liberté d'opinion et d'expression.";

"En deuxième lieu: rechercher les bases du dialogue, ses éléments et ses protagonistes avec tous ceux qui ont  à c£ur l'intérêt de la nation parmi les autorités, les opposants et les intellectuels. Commencer l'exercice au dialogue sans manipulation, opportunisme ou dissimulation; mais des exercices modernes, publics et audacieux, sans recours aux coups bas ou aux man£uvres de la part aussi bien du pouvoir ou que de l'opposition";

"En troisième lieu: établir un consensus autour de la réconcilia-tion nationale entre le peuple et les tenants du régime, et entre ces derniers et l'opposition avec ses différentes obédiences. Mais ceci a besoin de confiance, laquelle ne peut s'établir qu'avec des avancées palpables, qui renforceront la tendance vers la solution et le recul des sentiments d'hostilité, de peur et de vengeance";

"En quatrième lieu: reconnaissance mutuelle générale. Toutes les forces doivent tendre vers le changement. Le parti ba'ath doit s'assainir, autant que le Front national progressiste, le Rassemblement national démocratique, les mouvements islamistes, ainsi que d'autres forces appelées  à naÑtre ou  à se restructurer en fonction des besoins de la société":

"En cinquième lieu: élaborer un programme de changement national et démocratique, en prêtant attention  à sa structure, ordre ou temps, et afin qu'il soit en phase avec les nécessités objectives, la modernité et l'intérêt national. Cette période de transition doit conforter les libertés, contenir les divergences dans un cadre national, légaliser l'activité des formations politiques et des associations, la liberté de la presse, faire régner la loi et épanouir la citoyenneté... en vue de parvenir  à un pouvoir national démocratique, fondé sur une Constitution moderne, qui protègera le pays de l'avènement d'une dictature, qui lui barrera le chemin de l'avenir".

L'impression de ce livre fut suspendue une seconde fois pour introduire une mauvaise nouvelle concernant cette fois, M. Riad Turk. Avouons franchement qu'avec l'enlèvement, le 1er septembre 2001, de cette figure de proue de l'opposition, nous avons perdu le peu d'optimisme qui nous a animé ces derniers mois quant  à l'avenir de ce pays et qui a fini par s'amenuiser. Des agents de la police politique le kidnappèrent dans une clinique  à Tartous, oË il subissait un examen médical, suite  à une attaque cardiaque. Agé de 75 ans, M. Turk souffre de plusieurs maladies, après 18 années passées dans les geéles du régime, dans des conditions extrêmement difficiles. Manifestement, le pouvoir n'a pas souffert les propos de la victime au cours de la conférence, dont nous avons cité des extraits, et en d'autres circonstances. Le conférencier n'a pourtant, pas manqué une occasion pour appeler  à la réconciliation nationale et  à l'abandon de la logique de vengeance lorsqu'il s'agit de la cause nationale. Au lieu d'accorder toute la considération requise  à ces anciens détenus politiques, voil à qu'ils sont de nouveau maltraités et humiliés pour avoir simplement émis leur avis sur le destin de leur pays. Destin qui les concerne autant que n'importe quel concitoyen. Malgré la mobilisation des forces démocratiques  à l'intérieur et  à l'extérieur du pays, la ferme condamnation des agissements du pouvoir, et la réclamation de la libération immédiate, du "Mandela syrien", tel que l'ont surnommé les démocrates syriens et arabes, celui-ci fut maintenu en détention et devra être présenté  à la Haute Cour de Séreté de l'Etat.

Le 5 septembre 2001, la presse syrienne publia un communiqué, attribué  à des sources judiciaires, faisant état de l'arrestation de M. Turk et sa traduction prochaine devant la justice. Certains médias le vilipendèrent "pour ses attaques tendancieuses contre l'Etat dans une tentative de freiner le processus [d'avènement] de la liberté et de la démocratie". Le journal Al- ba'ath écrivit: "Lorsque le pouvoir pratique la souveraineté de la loi au nom de l'équité afin de préserver ses enfants des semeurs de discorde, ceux-ci se transforment en malades, qui ont besoin de tous les médecins de la Terre pour les guérir [...]. Ils ont cru  à tort qu'indulgence signifie déliquescence [de l'Etat], et que transparence veut dire porter atteinte au pays et  à sa sécurité [...]. Nous ne sommes pas surpris qu'au nom de la liberté, ils s'octroient le droit de prendre contact avec l'ennemi israélien ou de faire un rapprochement avec son projet raciste". Le Rassemblement national démocratique déclara dans un communiqué que: "Cette arrestation n'est pas un acte isolé, mais un message destiné au Rassemblement [national démocratique], et  à tous ceux qui s'activent  à sortir le pays de la crise multiforme qui l'asphyxie. C'est en même temps un message en direction de l'opinion publique, afin qu'elle ne franchisse pas ce que les autorités appellent la ligne rouge".

Cinq jours après l'arrestation de l'avocat Riad Turk, le monde apprend l'arrestation, le 6 septembre 2001, du député Riad Saïf, organisateur du Montada Al-Hiwar al-watani (Forum pour le dialogue national), et membre de l'Association syrienne des droits humains. L'arrestation de cette autre éminente personnalité syrienne eut lieu le lendemain de la reprise de l'activité de ce Montada et sa tenue d'une conférence nationale. A la suite de quoi, le porte-parole du Montada Jamal Atassi pour le dialogue démocratique déclare: "Nous avions attiré l'attention en avril dernier sur le danger qui pesait sur les Montadayat; nous avions alors déclaré que nous sommes une partie indissociable du mouvement intellectuel, social et politique [syrien]; [mais] qu'une hirondelle ne fait pas le printemps; que nous ne suspendrons pas l'activité de notre Montada, et que nous tiendrons bon jusqu'au retour de tous [ceux qui furent arrêtés]. Nous avons vu pour notre part d'un bon £il l'annonce, le 5 septembre, par M. Riad Saïf, de passer outre cette interdiction et de poursuivre l'activité de son Montada. Nous avions considéré la conférence et le dialogue responsable qui s'ensuivit, auxquels nous étions conviés, comme un prélude  à la reprise des activités de l'ensemble des Montadayat, pensant que les oasis de liberté empiètent de nouveau sur la désertification de la réalité et des mentalités. Mais l'arrestation de M. Saïf est un coup supplémentaire porté aux rêves que nous voulions voir se concrétiser".

A peine trois jours sont-ils écoulés, soit le 9 septembre 2001, que six autres militants furent appréhendés. Il s'agit des docteurs Aref Dalila, Walid al-Bonni, tous deux membres des "Comités de renouveau de la société civile"; du docteur Kamal Labwani, membre de "Montada du dialogue national"; et MM. Habib Saleh, Hassan Saâdoun et Hussein Hadda. Des rumeurs faisaient alors état d'une liste de trente intellectuels sur le point d'être appréhendés, liste établie en commun par le Commandement régional du ba'ath, les divers services de sécurité et la présidence de la République.

Dans le même moment, la presse officielle syrienne poursuivait sa campagne haineuse contre ce que l'organe d'information Al-Ba'ath appela "ceux qui ne savent pas ce qu'est la véritable culture du dialogue". Il déplora également le retard mis dans l'application des dispositions de la loi prévues pour "ceux qui commettent des infractions  à la loi et des méfaits envers le processus de consolidation des libertés ", l'attribuant "aux racines de la tolérance dans notre culture populaire et notre conscience collective". Et cette publication d'ajouter: "L'opinion publique en Syrie et  à l'étranger ignore que nos camarades ba'athistes furent en fait interdits de parole dans certains Montadayat par le vacarme produit et furent contraints d'écouter des propos et des expressions qui ne reflètent pas la culture et la morale, mais sont plutét diffamatoires  à l'égard de leur parti, de l'expérience du développement [du pays], de sa direction et de ses symboles". Le journal accusa les Montadayat d'être "des tentatives élaborées de rejet de l'opinion d'autrui".

Le 12 septembre 2001, une nouvelle série d'arrestations occupa malheureusement le devant de la scène. Il s'agit, cette fois, de l'avocat Habib Issa et de l'ingénieur Fawaz Tellou. Le premier est l'un des avocats des prisonniers de cette campagne d'arrestations, et membre fondateur de l'Association syrienne des droits humains et porte-parole de Montada Jamal Atassi pour le dialogue démocratique. Le second est membre aussi de l'Association syrienne des droits humains et du comité directeur du Montada du dialogue national.

Peut-on, devant toutes ces arrestations, qui ne semblent pas près de s'arrêter, parler encore d'ouverture, de changement, de réformes? La logique policière a nettement pris le pas sur le politique, donnant l'impression qu'il existe de sérieuses divergences au sommet du pouvoir. Ce qui s'est traduit par un important durcissement et une escalade inattendue de la tension pour nombre de Syriens. Doit-on y lire les signes de réédition des expériences sanglantes du passé, dont les blessures sont encore béantes, et que la société syrienne continue jusqu' à présent d'en payer le prix fort?

L'observateur attentif de la scène politique et sociale syrienne ne manquera pas de relever les nombreux obstacles dressés sur le chemin du changement dans ce pays. Il constatera aussi pour ce qui nous concerne d'inévitables lacunes d'une recherche collective réalisée dans de telles conditions. Nous avons, cependant, voulu par ce travail ouvrir la voie  à d'autres études, qui complèteront ce que nous avons entamé. Il ne me reste plus qu' à remercier infiniment tous ceux, sans les citer, qui ont, de près ou de loin, contribué  à la réalisation de cet ouvrage, que ce soit sur le plan de la recherche théorique ou de terrain, la fourniture d'informations ou de documents, le travail de secrétariat ou de traduction... ,et qui ont assumé les conséquences de leur participation dans un contexte aussi difficile. Il n'y a pas de doute que les critiques constructives portées sur ce travail ne feront que l'enrichir et consolider l'objectif visé par sa réalisation: la contribution  à l'avènement en Syrie d'une société démocratique et d'un Etat de droit. Espérons que ce pays parviendra  à se relever et  à emprunter la locomotive de la civilisation, contribuant  à son tour  à l'humanisation de l'être humain et au renforcement de ses droits.

CHAPITRE 1

L'OPINION... ET LE SABRE

LES MECANISMES DE CONFISCATION DE L'ETAT

ET DE RENFORCEMENT DU POUVOIR

Jad Al Karim Al Jeba'i (*)

 

 

 

 

 

 

Diverses notions sont utilisées pour décrire la nature du pouvoir d'Etat en Syrie et en Irak en particulier. Elles ont toutes un rapport avec le despotisme, dont les fondements, les ramifications et les manifestations ont déj à été mises au jour par Abderrahmane Al-Kawakibi. Ainsi, certains termes induisent en erreur les chercheurs et politiciens qui les utilisent indifféremment, en raison de leurs recoupements: pouvoir de l'élite politique, du parti unique ou du parti dirigeant, pouvoir oligarchique, clanique, confessionnel ou de coterie, pouvoir autocratique ou dictatorial, pouvoir autoritaire, pouvoir totalitaire couvert par l'expression "démocratie populaire".

Néanmoins, la recherche dans le cas précis de la Syrie nécessite de mettre ces notions,  à l'instar de toute notion,  à l'épreuve du réel. Dans tous les cas, l'utilisation de n'importe quelle notion trahit une prise de position de l'auteur par rapport au régime concerné, due  à la connotation idéologique due  à la charge émotionnelle et  à la fonction normative de la notion. L'objectivité totale et la neutralité complète sont difficilement accessibles, voir impossibles. Il existe dans l'ensemble des sciences de l'Homme et des sciences normatives, un élément subjectif qu'on ne peut négliger.

L'auteur de cette contribution préfère, quant  à lui, utiliser le concept d' "Etat autoritaire", du fait de la confiscation de l'Etat par le pouvoir. Autrement dit, c'est le glissement de l'Etat de la forme politique de l'existence sociale qui exprime la société globale, vers un pouvoir ouvertement répressif qui a annexé les institutions étatiques et la structure de la société. Ceci jusqu' à confondre les frontières de l'Etat et ceux du pouvoir et  à tel point que ces deux entités (l'Etat et le pouvoir) ont perdu leur caractère politique. L'Etat autoritaire se situe  à un stade historique inférieur  à l'Etat politique. Il est con¦u comme un instrument d'oppression et de pillage de son "peuple" au profit de ceux qui se cachent derrière le faste et la grandeur, mensongère. L'attrait de l'utilisation de ce concept est dé  à la proximité sémantique entre le pouvoir autoritaire et le pouvoir sultani (de Sultan), qui nous est familier dans l'histoire arabo-musulmane(1).

Selon Khaldoun Hassan Nakib, l'origine historique de l'Etat autoritaire remonte  à l'Etat bureaucratique, né aux débuts du XIXè siècle, en plein essor du romantisme qui a succédé au siècle des lumières avec ses deux branches: politique en France et idéologique en Allemagne. La naissance de cet Etat est contemporaine  à l'épanouissement du mode de production capitaliste, après la première révolution industrielle, et  à l'apparition des questions nationales et sociales. "Les innovations structurelles fermentées par la révolution fran¦aise, ont eu le mérite de mettre au jour l'Etat bureaucratique centralisé [avec ses appareils, son armée, sa police et son clergé] qui avait alors remis sur leurs pieds les institutions du pouvoir absolu. Ces innovations organisationnelles ont permis  à l'Etat de s'ingérer dans la vie du peuple d'une fa¦on sans précédent. Elles ont par conséquent introduit le radicalisme, c'est- à-dire une représentation radicale des questions sociales, et le populisme, c'est- à-dire la mobilisation de la population pour sa participation  à l'activité politique sous l'influence de l'idéologie populaire. L'âme et l'esprit nationalistes, c'est- à-dire la différenciation nationale, ont dominé cette idéologie populaire"(2).

Ces trois éléments -le radicalisme, le populisme et l'esprit nationaliste- se sont développés sous l'Etat bureaucratique moderne pour engendrer l'Etat libéral et l'Etat autoritaire, proportionnellement au degré d'importance de l'élément autoritaire qui existe dans toute hiérarchie pyramidale et toute organisation bureaucratique. La séparation des pouvoirs, le contréle populaire du gouvernement, la souveraineté de la loi, l'égalité des citoyens et l'émanation du pouvoir du peuple constituent les principaux garde-fous devant le développement de l'élément autoritaire dans les Etats libéraux.

L'on peut avancer, toutefois, l'hypothèse que l'origine historique de l'Etat autoritaire dans le monde arabo-musulman remonte  à l'Etat de l'époque des tanzimat. C'est- à-dire un Etat hybride formé du sultanat ottoman et de l'Etat bureaucratique moderne qui s'est développé  à l'ère de l'expansion capitaliste, l'apparition de la "question d'Orient", et le réveil du sentiment national arabe  à l'"époque des nationalismes" ou  à celle de l'impérialisme et de la question nationale. Néanmoins, l'impérialisme, qui avait généralisé les idées et les idéologies et propagé les innovations organisationnelles  à l'échelle planétaire, a empêché la naissance d'Etats-nations modernes et indépendants dans la périphérie de l'ordre mondial qu'il a fa¦onné  à son image. En outre, l'Etat autoritaire est un phénomène contemporain, apparu après la Première Guerre mondiale, étape particulière dans le développement de cet Etat hybride. Cela nous conforte dans l'idée que la matrice sociale et culturelle de l'Etat de sultanat n'a pas connu des transformations radicales analogues  à celles qui furent opérées en Occident.

L'Etat bureaucratique moderne en Occident est l'enfant de la société civile moderne et de la pensée moderne. En dépit de cela, il existe des éléments communs entre les différentes manifestations de l'Etat autoritaire. Il s'agit principalement de:

1- la monopolisation de toutes les sources de la puissance, du pouvoir et de la richesse, et la pénétration de la société civile, la modification de sa structure et l'exploitation de ses forces;

2- la bureaucratisation de l'économie, par l'expansion du secteur étatique le transformant presque en propriété privée de ses gestionnaires ou en une nouvelle forme de féodalisme;

3- l'instauration de la légitimité du régime sur la force, la suprématie et l'oppression  à travers le recours au terrorisme organisé et la généralisation de la répression.

Ce type d'Etat autoritaire est érigé sur trois piliers:

- une élite despotique (civile ou militaire) ou un parti au pouvoir;

- une pyramide bureaucratique reposant sur l'allégeance personnelle;

- des structures parallèles telles que les solidarités claniques, confessionnelles, ethniques et corporatistes.

En général, l'Etat autoritaire se caractérise dans le tiers-monde par "une civilisation particulière, qui est celle des couches moyennes ou la civilisation de consommation". Car ces classes ou couches moyennes vivent en marge du processus social de production et dans un "environnement distinct qui est celui d'une société de masse", et une culture qui est la "culture de masse"(3) Cette culture diffusée continuellement par les mass média orientés et vecteur de l'idéologie de la couche dominante. Cet Etat dispose en outre d'une économie distincte qui est le capitalisme d'Etat dépendant(4).

La recherche théorique sur la nature de ce type d'Etat dans les pays arabes n'en est qu' à ses débuts. L'étude la plus intéressante dans ce domaine semble être celle de Khaldoun Hassan Nakib citée plus haut. D'autres auteurs ont également traité de ce thème tels que Hicham Charabi, Halim Barakat, Yassin Hafez, Abdallah Laroui...

L'environnement de l'Etat autoritaire:

Nakib définit le pouvoir autoritaire comme "un pouvoir tyrannique bâti sur la domination de la société par l'Etat bureaucratique, par le développement de sa capacité  à niveler l'infrastructure sociale, de sorte qu'il pénètre l'ensemble de la société civile et la transforme en appendice de son pouvoir. Il dispose ainsi du monopole effectif des sources de la puissance et du pouvoir dans la société". L'Etat autoritaire confine aussi les sources de la puissance et du pouvoir dans la puissance économique, le poids du nombre et la puissance de l'organisation. En dépit de son intérêt, il me semble que cette définition néglige la dimension historique des facteurs sociaux, économiques, culturels et politiques qui ont enfanté ce type d'Etat dans l'Orient arabe en général, et en Syrie en particulier. Elle néglige les incidences de ces facteurs dans la production d'une version locale de l'Etat "moderne", qui a posé ses fondements durant la période coloniale. En d'autres termes, cette définition ignore l'impact du "retard historique" dans la naissance de la version locale de l'Etat moderne. Elle ignore aussi les facteurs qui l'ont mé en Etat autoritaire additionnant aux aspects traditionnels de la tyrannie, de nouvelles forces de nivellement, pour devenir une forme supérieure de despotisme dans l'environnement de l'Etat bureaucratique contemporain. Le despotisme est par définition l'aliénation achevée du peuple.

Nous avan¦ons d'emblée que la bureaucratie constitue un élément nécessaire de l'Etat en général, et de l'Etat moderne en particulier. Seulement, l'élément despotique, autoritaire, contenu dans toute organisation hiérarchisée se développe en même temps que se développent les capacités de la bureaucratie  à uniformiser la société et  à exploiter ses forces. Ces propos s'appliquent  à l'Etat bureaucratique central et moderne en général. Mais le retard historique offre  à l'élément autoritaire un environnement propice  à son développement. Cet environnement est celui du régime socio-politique de type patriarcal, des systèmes de connaissances, ainsi que du système de valeurs qui leur est lié. Ce qui facilite la possibilité de reproduction d'une forme de pouvoir traditionnel  à caractère sultani, fondé sur la dépendance, l'allégeance et les privilèges, sous un habillage "moderne" et "contemporain".

Se greffe  à ces deux éléments un facteur extérieur, non moins important: l'expansion du capitalisme après la Première Guerre mondiale. Cet expansionnisme s'est manifesté dans les pays arabes d'Orient sous sa forme impérialiste, lequel a unifié le monde sous une forme contradictoire, en approfondissant et généralisant  à l'échelle planétaire le processus de polarisation entre le centre et la périphérie. Ce processus d'unification qui a gardé son caractère contradictoire, est basé  à la fois sur l'intégration et la marginalisation, l'intégration et l'exclusion. Ce qui fait que les Etats et les autorités dans les pays dépendants ne constituent qu'un maillon du système capitaliste international. Ils assument la fonction d'intermédiaire compradore entre leurs propres pays et le marché capitaliste mondial, tout en étant le partenaire le plus faible et complice dans le pillage des richesses de leurs propres pays et l'exploitation de leur propre main-d'£uvre.

L'impérialisme, qui a diffusé dans le monde entier les idées, les idéologies et les innovations structurelles des Etats bureaucratiques, a empêché l'instauration dans les pays dépendants, d'Etats nationaux, constitutionnels, indépendants et démocratiques. Autant, il a omis d'assurer dans ces contrées un développement national indépendant, autant il a soumis les Etats nationaux et démocratiques dans les pays avancés aux intérêts des "grandes puissances" et des sociétés multinationales. Dans cette hypothèse, l'Etat autoritaire est un Etat capitaliste attardé et dépendant, ou "retardataire" selon l'expression de Yassin Hafez et intégré dans un ordre mondial qui le reconstitue et détermine sa structure et sa fonction. La séparation de cet Etat avec la société qui est supposée l'avoir produit, n'est que le résultat d'un processus d'intégra-tion et de marginalisation, d'inclusion et d'exclusion. L'Etat autoritaire est intégré au système capitaliste mondial en tant que capitalisme dépendant, de par sa fonction compradore, et exclu de ce système de par son caractère national. Ces Etats dépendants pratiquent eux-mêmes ce mécanisme contradictoire envers leurs sociétés respectives; ils intègrent en leur sein des forces sociales pour leurs poids économique, numérique et pour des raisons organisationnelles, et les excluent pour leur caractère socio-politique.

Ils désarticulent les couches sociales, puis les réorganisent ou les uniformisent de fa¦on que ces Etats puissent dominer la société, neutraliser sa force et exploiter ses potentialités. Ils deviennent ainsi une structure extérieure en même temps que supérieure  à la société. "Chaque fois que s'accroÑt l'interventionnisme de l'Etat dans la société et l'économie pour assurer la protection sociale, s'accroÑt la puissance de l'Etat autoritaire et ses chances  à monopoliser effectivement les sources du pouvoir et de la puissance dans la société"(5) concernée. Ce jugement d'ordre général ne détermine pas seulement en degrés les inégalités entre le pouvoir autoritaire et l'Etat bureaucratique moderne, lequel prend en charge la protection sociale et la prospérité de ses citoyens. L'interventionnisme de l'Etat autoritaire ne vise ni  à assurer la protection sociale et la prospérité de ses citoyens, ni  à veiller  à leur sécurité ou la protection de leurs droits. On peut donc parler d'une maladie maligne  à la fois de la bureaucratie moderne et du nationalisme.

Il n'est toutefois pas possible de confondre le modèle d'Etat bureaucratique moderne, même dans sa version fasciste, nazie ou totalitaire, qui était en vigueur en ex-Union soviétique et dans les pays d'Europe de l'Est, et le modèle d'Etat autoritaire dans l'Orient arabe, malgré des similitudes entre ces types d'Etats. Ainsi, l'Etat autoritaire en Orient arabe partage avec le modèle d'Etat occidental, l'aspect bureaucratique, et avec le modèle d'Etat soviétique, l'aspect totalitaire. Ce qui nous place devant un phénomène complexe  à cause du retard historique des pays arabes d'Orient et de la pénétration impérialiste. Si le retard historique se manifeste  à travers la stagnation des sociétés arabes, leur retard historique interne et en particulier l'arriération de leur structure idéologique et politique; la pénétration impérialiste se manifeste pour sa part selon le diagnostic de Nakib  à travers les symptémes suivants:

1- la ou les forces impérialiste(s) n'aliène(nt) pas complètement le régime pénétré par son (leur) système politique, mais ne le laissera(ont) jamais échapper de sa (leur) poigne de fer;

2- le régime dominé vit par la suite dans un conflit permanent avec les forces impérialistes, affrontement inégal qui use ses ressources et détériore sa situation interne;

3- dans ce régime, se confondent les questions politiques locales, nationales, régionales et internationales. La nature de ce régime ne peut donc être intelligible que si l'on parvient  à situer la force impérialiste hégémonique[qui le domine];

4- ce régime est souvent l'expression du jeu politique des forces sociales locales, régionales et internationales, tissant entre elles des alliances versatiles. D'ailleurs, ces forces sociales et politiques constituent souvent le prolongement local de forces régionales et internationales. Cette situation est déterminée, surtout, par l'ampleur de la pénétration impérialiste dans tel ou tel pays dominé.

C'est dans ce contexte qu'a émergé la "question des minorités" religieuses, confessionnelles, nationales, ethniques, culturelles et linguistiques. Elle s'est politisée sous forme de groupes de pression revendiquant la représentation politique  à la proportionnelle, l'autodétermination ou le séparatisme. C'est ce que l'on nomme la politisation de la question des "minorités".

Ces symptémes qui s'attaquent au régime politique dominé, représentent la forme spécifique de dépendance, illustrée par la perte de liberté, d'indépendance et de souveraineté. Cette dépendance est dictée par les rapports de forces sur lesquels est bâti l'ordre mondial et la forme des rapports internationaux. C'est ainsi que le régime politique dominé perd la capacité de prendre des initiatives pour résoudre ses problèmes internes. Ses classes dirigeantes disposent d'une liberté restreinte dans les décisions stratégiques, indépendamment des forces extérieures qui les dominent. Cependant, le facteur décisif dans ce cas demeure la situation intérieure et la prédisposition des forces sociales  à la pénétration impérialiste, ainsi que l'ampleur de leur retard historique.

En Syrie, l'environnement dans lequel s'est développé l'Etat autoritaire a,  à notre avis, commencé  à se constituer au lendemain de la rupture, le vingt-huit septembre 1961, de l'union syro-égyptienne, et l'assassinat de l'embryon d'un Etat national. Cet Etat autoritaire est illustré par "le décalage croissant entre le pouvoir et le peuple, le développement du caractère totalitaire et conservateur des régimes arabes, et l'expansion ahurissante de la corruption au sein même de l'Etat. Corruption qui n'est plus exceptionnelle ou confinée  à certaines couches sociales, mais de nature politique mamloukie. C'est- à-dire qu'il ne s'agit plus de relâchement des m£urs uniquement, mais de l'expression d'un clivage entre le pouvoir et la nation"(6). Cet Etat a pris toutes les caractéristiques qui lui sont nécessaires après la défaite de juin 1967.

Cela signifie que l'Etat autoritaire est apparu dans une conjoncture de reflux du projet de renaissance nationale, de l'humiliante défaite face IsraÍl et de son allié les Etats-Unis d'Amérique, et du développement du phénomène chakhbouth, qui symbolise, selon Yassin Hafez, un ensemble de manifestations politiques, idéologiques et sociologiques en expansion dans la période post-nassérienne. S'est articulé  à ce phénomène, un retard sociologique et idéologique tantét nomade, semi-nomade, tantét rural avec des richesses financières (les ressources pétrolières) sans rapport avec la sphère de la production de la société arabe. Les principales manifestations de ce phénomène recensées par Yassin Hafez sont:

1- l'élimination du projet ou de l'embryon d'Etat-nation (ou Etat national), et sa régression  à la phase préétatique, c'est- à-dire  à l'Etat clanique, oligarchique et confessionnel;

2- l'émergence d'une nouvelle bureaucratie d'Etat, suite  à la liquidation des différents socialismes pour le compte de capitalismes attardés et mercantiles, associant la débauche consommatrice  à la mendicité humiliante devant les tentes pétrolières. Cette nouvelle couche, (qu'on peut qualifier de "bureaucratie supérieure" ou de "bourgeoisie de l'Etat attardé") s'est alliée, associée ou a soutenu une bourgeoisie compradore intermédiaire, qui a soumis  à son service et l'Etat et le peuple, et utilisé presque ouvertement l'Etat comme instrument de brigandage contre le peuple;

3- l'influence de l'idéologie traditionnelle salafiste semble en expansion depuis la défaite de juin 1967. De même que les luttes politiques confessionnelles latentes ou patentes, auxquelles sont confrontés certains pays arabes, ont alimenté les idéologies confessionnelles qui,  à leur tour, ont renforcé les idéologies traditionalistes, salafistes. Ce qui a ébranlé ici, rompu l à les liens d'appartenance nationale du peuple, et posé la question des minorités comme un problème urgent et explosif(7). "L'Etat arabe, dans ses diverses formes - parlementaire, "révolutionnaire", autocratique ou militaire qui a revêtu un aspect semi-moderne avec l'invasion coloniale - a conservé une structure d'essence traditionnelle. La caractéristique principale d'un tel Etat ne réside pas seulement dans le fait qu'elle soit au-dessus de la société, mais aussi qu'elle entraÑne une confusion entre le pouvoir et ceux qui l'exercent;

La tradition politique arabe de type théocratique reste enracinée dans l'idéologie de la majorité silencieuse de la nation. Le sentiment de soumission  à l'égard de l'Etat est le plus fréquent dans la partie la plus retardataire de la population, et le sentiment de citoyenneté de la minorité la moins arriérée n'est pas assez tenace et combatif pour faire contrepoids (il se manifeste par le replie sur soi en cas de refus du pouvoir ou par le soutien en cas d'accord, mais sans participation). Ce type d'Etat favorise donc grandement la mainmise permanente d'un clan sur le pouvoir. Dans ces sociétés retardataires, les luttes pour le pouvoir au sein de la minorité dominante sont souvent confondues avec l'exercice noble de la politique. Cette minorité parvient  à bloquer le processus de modernisation politique et de démocratisation, c'est- à-dire la transformation de l'individu en membre de l'Etat"(8).

La défaite de Juin 1967 face  à IsraÍl n'était ni seulement militaire ni un épisode passagé dans la vie des Arabes. Cette défaite a placé tous ces peuples devant un tournant; et ce n'est pas la guerre d'octobre 1973 qui aurait pu changer grand-chose. Au contraire, cette guerre s'est transformée en défaite politique, par la grâce du président égyptien Anouar Sadate et de l'"Etat de la science et de la foi", défaite dont l'onde de choc s'est étendue  à tous les domaines.

Les sociétés arabes, qui s'étaient quelque peu modernisées, ont alors connu la pire régression de leur histoire, c'est- à-dire qu'ils ont régressé  à une vie politique assez proche de celle qu'ils ont connue  à l'époque des Mamelouks/Ottomans. Les principaux traits de cette époque sont: le clivage entre le pouvoir et le peuple, la société et l'Etat, la stagnation de la société et le gel de son histoire interne, et l'hégémonie de l'idéologie traditionnelle qui renforce la dépendance, l'obéissance, et le sentiment d'impuissance, d'indifférence et de peur. Peur de la nature, de l'Etat, de la vérité, de la liberté, de l'avenir de la confrontation avec soi et avec la réalité.

Il semble que la caractéristique essentielle de ce siècle est que la liberté n'existe et ne se développe qu'en dehors et en opposition avec la sphère de l'Etat. Aussi, nous Arabes ne commémorons la liberté avec les autres nations que lorsque nous la perdons. Le pouvoir autoritaire est né et a grandi dans une atmosphère de défaite, que le discours "progressiste" a transformé en victoire grandiose. Les régimes "progressistes" ont menti  à leurs peuples et ont fini par croire  à leurs propres mensonges, et ont obligé leurs peuples  à les croire. Seul le président Gamal Abdel Nasser avait reconnu sa défaite, proclamé sa responsabilité et décidé de démissionner. Il ne revint sur sa décision que sous la pression d'un mouvement populaire.

Se sont conjugués pour créer un environnement propice au développement de l'Etat autoritaire les facteurs suivants: le retard historique, les divisions nationales, l'archaïsme idéologique et politique, la domination impérialiste, la bureaucratie de l'Etat libéral moderne, le totalitarisme du camp socialiste confortée par une idéologie révolution-naire et putschiste, une expansion capitaliste de plus en plus poussée, la polarisation du monde Nord-Sud d'une part, et entre capitalisme et monde libre, et socialisme et camp socialiste, avec pour chef de fil l'ex-Union soviétique d'autre part.

Confiscation de l'Etat et recomposition des structures de la société...

"la Révolution du 8 Mars":

Les Syriens se sont réveillés le matin du 8 mars 1963, sur un coup d'Etat militaire qui a pris depuis ce jour le nom de "Révolution du 8 Mars". Six officiers de l'armée en étaient les auteurs: Zyad Hariri (indépendant), Rached Qattini et Mohamed Soufy (nassériens), Mohamed Omran, Salah Jedid et Hafez Assad (ba'athistes et appartenant au Comité militaire constitué en 1960 en Egypte). L'ordre militaire n8 2 proclama l'état d'urgence dans le pays pour une durée indéterminée; le pays est sous son emprise jusqu' à aujourd'hui. A 8h 40 du même jour, le neuvième communiqué annon¦a  à la radio, la réintégration dans l'armée des cinq membres du Comité militaire, la promotion du capitaine Assad au grade de lieutenant-colonel, et sa désignation en qualité de commandant de la base aérienne Ad-Dhamir(9).

Les dirigeants du coup d'Etat ont formé un Conseil de Commandement de la Révolution, composé de vingt militaires, dont douze ba'athistes et huit nassériens et indépendants, élargi quelques jours plus tard  à des civils, dont Michel Aflaq, Salah Eddine Al-Bitar, Mansour Al-Atrache, ainsi qu'aux leaders de trois groupes nassériens. Les nouveaux membres civils du Conseil ne disposaient, en réalité, d'aucune prérogative au sein de cette instance, selon Patrick Seale qui rapporte les propos de Mansour Atrache: "Les officiers nous laissaient parler, alors que d'après ce que nous avions découvert par la suite, ils se mettaient préalablement d'accord entre eux sur les décisions  à prendre"(10). Patrick Seale ajoute: "La politique dans les premiers jours de la révolution était une question de marchandage sur les postes, et leur partage entre différentes franges de l'armée, dans des séances [de travail] qui souvent duraient toute la nuit"(11).

Contrairement aux précédents coups d'Etat militaires, qu'a connu la Syrie, et au cours desquels l'armée servait d'instrument ultime pour régler les conflits politiques entre factions rivales, la Révolution du 8 Mars 1963 a mis le pays entièrement sous la coupe des militaires. Cette institution s'est ainsi transformée non pas en force essentielle au sein du pouvoir, mais en force de pouvoir essentielle. Au fur et  à mesure que l'armée se politisait et se transformait en "armée idéologique", la politique se militarisait. L'aile civile du parti ba'ath était faible et aux effectifs limités. Ceux-ci ne dépassaient probablement pas, lors du déclenchement de la révolution, les 400 éléments, peut-être même moins, si l'on se fie aux témoignages de nombreux cadres politiques de ce parti qui ont vécu cette période.

Antoun Maqdessi souligne  à ce propos, dans une deuxième lettre envoyée, le 3 mai 2001, au président de la République: "Au début de 1963, le ba'ath se préparait pour prendre le pouvoir en Syrie et en Iraq. Le cabinet du docteur Jamal Atassi fut l'un des centres importants d'une intense activité: des ba'athistes se chuchotaient et racontaient les uns aux autres les dernières nouvelles. Ali Saleh Essa'di et ses camarades étaient prêts pour rentrer en Iraq et mener le combat décisif du 8 Février 1963 aux cétés d'Abdel Karim Qassem. Observant ces préparatifs, je me demandais quel était le nombre d'adhérents du parti ba'ath syrien  à ce moment -l à? Une cinquantaine de membres, que je connaissais presque tous, sont devenus tout au plus 180 adhérents le 8 mars [1963]"(12). En effet, l'aile civile ne s'est véritablement formée qu' à l'ombre des membres militaires du parti ou de ce que l'on a appelé "le pouvoir du parti". Ce qui explique pourquoi les militaires pouvaient orienter  à leur guise le gouvernail du parti et trancher ses sanglantes et permanentes dissensions internes.

En plus de la proclamation de l'état d'urgence, l'administration du pays fut placée sous le contréle du "Conseil de Commandement révolutionnaire". Les militaires ont entamé leur vie politique par la violation des statuts de l'armée elle-même. Ils ont ébranlé sa discipline et recomposé les relations en son sein sur une base partisane et d'allégeances personnelles. Ces relations n'avaient d'autres garanties réelles que les privilèges dont jouissait la clientèle politique, notamment, le pouvoir et le prestige. Patrick Seale rapporte: "Dans le bureau des Affaires des officiers, Salah Jedid a commencé calmement et adroitement  à éliminer les ennemis,  à promouvoir les amis. Il a réintégré au service effectif un grand nombre d'officiers de réserve ba'athistes".

En plus de l'épuration de l'armée du groupe des "officiers damascènes", qui avaient fomenté le "coup d'Etat du 28 septembre 1962, il fallait éliminer les officiers nassériens, ensuite les officiers ba'athistes, qui n'avaient pas prêté allégeance. Ceci après notamment la tentative de coup d'Etat du 18 juillet 1963 entrepris par des officiers nassériens, sous le commandement de Jassem Alouane. Mais la situation ne s'arrangea réellement pour le "parti" au pouvoir, qu'après avoir réussi  à mettre la main sur l'armée et les appareils de sécurité. A peine les choses ont commencé  à se stabiliser dans le forces armées, que s'est déclenchée une campagne d'épuration dans l'administration publique touchant aussi bien les non-ba'athistes que les ba'athistes, sans allégeance. Les conflits au sein du parti, qui avaient commencé avec l'avènement de la révolution, ne furent complètement réglés qu'avec le "Mouvement de redressement" entreprit par Hafez Assad, le 16 novembre 1970. Chaque affrontement était suivi d'une vaste campagne d'épuration dans les forces armées et dans les institutions de l'Etat.

Patrick Seale révèle qu'"en quatre mois d'épurations sanglantes,  à partir de mars 1963, Assad et ses collègues du Comité militaire ont réussi  à annihiler toute opposition organisée contre le pouvoir, qu'ils exer¦aient derrière le rideau. Ces militaires devaient, pratiquement dès le premier instant, commander par la force et non par approbation,  à cause peut-être du fait qu'ils étaient un groupe de militaires dissidents d'un parti moribond et sans base populaire. L'expérience de ces premiers jours a influé sur leurs positions durant de longues années. Même lorsque le parti a grandi et s'est consolidé, ce groupe ne s'est pas départi de ses habitudes de méfiance et de répression"(13).

Il se peut que la plus vaste campagne de liquidation de ba'athistes partisans du "Commandement national", fut déclenchée suite au Mouvement du 23 Février 1966. Environ 400 officiers et fonctionnaires furent limogés, tandis qu'Amine Hafez, Mohamed Omran et les dirigeants qui leur sont fidèles furent embastillés  à la prison militaire d'Al-Mazza,  à Damas. Egalement, trente ba'athistes de la "vieille garde", dont Salah Eddine Al-Bitar, Al-Mansour Atrache, Chibli Aissamy, ainsi que les membres libanais, saoudiens et jordaniens du Commandement national furent incarcérés  à la Maison des hétes, sis sur le boulevard Bagdad,  à Damas. Michel Aflaq fut contraint de quitter la capitale syrienne pour l'Iraq via le Brésil, sans jamais retourner dans son pays. Une nouvelle campagne de répression eut lieu juste avant et après la tentative de coup d'Etat, du 8 septembre 1966, conduite par Salim Hatoum.

Le monopole effectif de la puissance était d'abord celui exercé sur les forces armées et des appareils de sécurité, et ensuite celui sur les institutions étatiques. L'opération de formation d'une "armée idéologi-que" et de "ba'athisation" de l'Etat s'approfondissait de plus en plus dans une indifférence populaire bien visible. Il était fort aisé de canaliser cette indifférence et de la structurer dans un parti qui voyait ses effectifs grossir en permanence et dans les "organisations populaires" qui avaient rassemblé d'importantes couches populaires. Celles-ci ne se caractér-isaient pourtant pas par leur participation active  à la vie politique et sociale du pays, mais plutét par leur soutien passif au régime et un désintérêt total  à l'égard de tout ce qui se passait dans le pays, y compris pour ce qui a trait  à leurs conditions de vie, leurs droits civiques et leurs libertés fondamentales.

Le premier congrès régional du Parti ba'ath arabe socialiste, fut tenu après la révolution de septembre 1963. Il représenta un tournant décisif dans la marche de cette formation politique, abandonnée par Akram Hourani et ses partisans, puis par les nassériens. Ces assises furent annonciatrices des orientations du VIè congrès national du parti, prévu pour le mois suivant, lequel congrès donna un coup de barre  à gauche  à cette formation politique et la décréta parti dirigeant de l'Etat et de la société. De même qu'il légalisa la participation de l'armée dans la vie politique, puisqu'il considéra l'imprégnation de l'armée par l'idéologie politique est non moins importante que "l'entraÑnement militaire", en référence aux principes théoriques adoptés par le congrès. Ce congrès décida, également, de mobiliser les travailleurs, les paysans, les jeunes, les étudiants, les femmes... au sein des "organisations populaires", lesquelles étaient sous l'égide du parti ba'ath... Ces organisations constituaient, selon les résolutions du congrès, un outil pour l'édification de la "démocratie populaire", laquelle ouvrira la voie aux "transformations socialistes". Cette orientation politique de gauche ne s'est toutefois généralisée qu'après le "mouvement du 23 Février 1966, dirigé par Salah Jedid. Celui-ci deviendra le premier homme de l'Etat syrien, sans autre titre pourtant que celui de secrétaire général régional adjoint du parti,  à cété de Hafez Assad, nommé entre-temps ministre de la Défense. Le premier concentra tous ses efforts sur le parti et l'Etat, devenu l'Etat du parti ba'ath; le second sur les forces armées, noyau dur du pouvoir et son bouclier protecteur".

Patrick Seale écrit: "Le régime était sorti de trois années de lutte pour le pouvoir qui succédèrent au coup d'Etat de 1963. C'est après avoir chassé ses rivaux nassériens, étouffé en 1964  à Hama l'opposition de droite et religieuse, écarté la "vieille garde" ba'athiste que le climat s'est apuré [au profit du] Comité militaire. Ce qui lui laissa le champ libre pour gouverner, et pouvoir modifier les instruments du pouvoir. Jusqu' à cet instant-l à, le Comité militaire [incarnait] aussi de fait l'appareil central du parti, au sein duquel les officiers imposaient leurs quatre volontés. Mais avec le départ d'Omran du Comité militaire, en 1966, l'étiolement de cette structure [l'appareil central]s'est accru et a beaucoup perdu de sa raison d'être, aussitét que les officiers eurent pris en main l'appareil d'Etat. Nul besoin donc de congrès secrets"(14).

La lutte pour le pouvoir se menait sur deux fronts:  à l'intérieur et  à l'extérieur du parti. Sur les deux, l'armée constitua le fer de lance du nouveau pouvoir. Il ne restait  à l'issue de tout affrontement que des poches inoffensives, qui se transformaient avec le temps en une sorte d'opposition stérile, aussi bien dans le secteur militaire que civil. Mais qu'est-ce qui fait que des officiers, des cadres du parti, de hauts fonctionnaires... prêtent allégeance  à tel ou tel dirigeant? Est-ce par esprit partisan, de classe, régionaliste, confessionnel ou bien pour des raisons plus objectives, sachant que les leaders en dissension appartenaient en majorité au même parti,  à la même classe sociale, partageaient la même doctrine et sont issus de la même région?

Il se peut que la raison principale de ce clientélisme soit, outre la tentation du pouvoir et de la notabilité, les privilèges que leur offrent leurs protecteurs. Patrick Seale précise  à ce propos: "après qu'Assad eut tiré les enseignements de la défaite de juin 1967, une volonté de fer a remplacé sa joie. A partir de cet instant, il décida de se constituer une base personnelle dans les forces armées. A la manière des chefs de tribus, il polarisa les allégeances autour de sa personne, par le biais de services, de dons et l'amélioration de la situation de ses collègues...". A partir de l à, le pouvoir s'est transformé progressivement en source de richesses, de puissances et d'honorabilité pour les dignitaires du régime, leurs courtisans et leurs partisans.

On peut penser que ces chanceux méritent ce qu'ils ont acquis, en contrepartie des services rendus au pays, dont les frontières se sont rétrécies jusqu' à se confondre avec celles du parti et du pouvoir. L'absence de lois, et l'impunité, la panne des institutions étatiques, la neutralisation des forces chargées du contréle, les privilèges, les dons, les pleins pouvoirs accordés aux "camarades fidèles" dans leurs activités se sont alors transformés en règle de pouvoir. Toutes les assabi'at (esprit de corps, liens agnatiques) partageaient un dénominateur commun: celui de l'intérêt privé qui se substitue progressivement  à l'intérêt national. L'exercice de la politique tourne le dos  à l'intérêt général. On s'est mis  à reproduire les mécanismes et les fondements de l'Etat sultani, encore ancrés dans l'inconscient politique et résumés, selon Mohamed Abed El-Jabiri, dans le clan, le dogme et le butin.

On recommence aussi  à fuir le pouvoir d'Etat, l'Etat sultani ou l'Etat autoritaire. Fuite vers le pouvoir ou fuite du pouvoir? Ceux qui ont fui vers le pouvoir pour éviter sa malédiction ou profiter de ses "bienfaits" sont devenus la base clientéliste du dirigeant, les piliers de son tréne, mais sans pour autant échapper  à l'injustice, la répression et la terreur. Ils sont contraints de prouver constamment leur allégeance par la flagornerie, l'hypocrisie et la délation de camarades, d'amis, de proches, de collègues de travail, de voisins... Quant  à la fuite de l'Etat, on l'observe  à travers le ralliement des "masses" au parti au pouvoir et aux "organisations sous tutelle" telles que les Avant-gardes ba'athistes, les Unions des Jeunes de la révolution, des étudiants, des femmes, des paysans, des artisans, des travailleurs, des écrivains, des journalistes, des sportifs..., en plus des syndicats complètement inféodés au ba'ath et aux organes de sécurité. La société fut soumise  à un processus de transformation "révolutionnaire" de l'état de sujet  à l'état de masse, dont les traits distinctifs sont le soutien passif et le réflexe conditionné ( à l'instar du chien de Pavlov) qui répond aux ordres directs ou symboliques des autorités.

Les trois piliers sur lesquels s'érige l'Etat autoritaire, et qui lui permettent d'engendrer sa société de masse sont: la terreur, le conditionnement idéologique et l'information orientée. Ces piliers sont renforcés par trois principes:

- du monopole efficace: monopole du pouvoir, de la richesse et de la force, et monopole de la vérité et du nationalisme;

- de la suprématie et de l'oppression;

- de la personnalisation du pouvoir et du culte de la force, c'est- à-dire la confusion entre l'individu et le poste qu'il occupe, et le transfert de la force matérielle et morale du poste  à l'individu qui devient l'incarnation de la force, de la puissance et de l'influence. Dans pareils cas, les ordres se substituent forcément aux lois, les privilèges aux droits, l'allégeance et le clientélisme  à la compétence et au mérite.

Chacun de ces piliers et principes a besoin d'une étude spécifique, pour affiner l'analyse de la dimension totalitaire de l'Etat autoritaire. Ces derniers se conjuguent pour produire la "stabilité" et la "continuité", des euphémismes pour désigner le statu quo et obliger les citoyens  à boire le calice jusqu' à la lie et  à affirmer que "c'est du jus de citron".

A l'ombre de tous ces monopoles, la société et le peuple deviennent accessoires. Ah! S'il pouvait exister de dirigeants sans dirigés, de pouvoirs sans peuples et d'Etats sans sociétés. C'est ce paradoxe tragique ou ce roman de série noire (lorsque le pouvoir se passe du peuple, en même temps qu'il a besoin de lui) qui explique la marginalisation et le mépris envers le peuple et la croyance en l'incapacité congénitale de celui-ci. C'est ce qui renforce l'idée qu'on a du peuple,  à savoir sujet et objet de l'exercice de la volonté du pouvoir; et qui explique comment se nourrit l'illusion d'une possible abolition du pluralisme, des divergences et des oppositions, et comment obliger le réel  à danser sur la mélodie idéologique rythmée par le stick d'un général.

Une société sans classes:

La distribution, dans le cadre de la réforme agraire, des terres agricoles expropriées a fait disparaÑtre les grands propriétaires fonciers et accroÑtre le nombre des petits et moyens propriétaires. De même que les décrets de nationalisation "socialiste" ont fait disparaÑtre la bourgeoisie nationale en ascension. L'Etat s'est alors transformé progressivement en gros propriétaire, unique industriel, distributeur grossiste et détaillant, et patron de la classe ouvrière naissante, qui a commencé  à s'accroÑtre dans le sillage du développement d'un capitalisme d'Etat dépendant. Quant  à la classe moyenne (ou couches moyennes), scindée verticalement, selon son allégeance ou son opposition au pouvoir, elle est devenue classe dominante ou des "masses". Tout comme la couche au pouvoir, divisée en maÑtres et en serviteurs. Les maÑtres, c'est la "haute bourgeoisie d'Etat" composée de civils et de militaires. Quant aux serviteurs, et les serviteurs des serviteurs jusqu'au bout de la base de la pyramide sociale du système totalitaire, qui sont les masses.

Les nationalisations s'apparentaient plus  à une liquidation de la classe ouvrière, autant qu'on peut la considérer comme classe sociale, et  à l'élimination de son réle socio-politique, plutét qu'une mesure socialiste. Ce qui a fait disparaÑtre, face  à la solidarité entre propriétaires et patrons, toute solidarité de classe entre travailleurs industriels et travailleurs agricoles, paysans pauvres et pauvres des villes, et les pauvres des villes entre eux. L'Etat s'est lui-même désigné comme le représentant de ces couches sociales dissoutes de fait, avant de se réaliser culturellement et politiquement. Le processus de marginalisation de la classe ouvrière s'accélérait au fur et  à mesure du développement de l'Etat autoritaire, et le transfert de la force sociale des institutions de la société  à celles de l'Etat, lesquelles se muaient de plus en plus en institutions policières.

Parallèlement, une bourgeoisie moyenne et une aristocratie ouvrière et paysanne commen¦aient  à émerger sous la surveillance et la protection des appareils étatiques. Aristocratie dont les principaux traits sont la corruption et le relâchement des m£urs. Cette dernière avait pour justification l'idéologie d'un socialisme national. Jour après jour, le fossé s'approfondissait entre cette aristocratie et les masses qui ont permis son ascension, fossé plus profond que celui entre travailleur et patron "bourgeois". Ainsi, la classe ouvrière et les masses laborieuses sont passées du statut de force de travail et de production en armée d'esclaves.

Au processus d'abolition de ces classes ou couches sociales correspondait un processus analogue d'abolition des aristocraties ouvrières, paysannes et partisanes, en tant que classe nouvelle mue par des intérêts communs. Ceci s'effectuait par une série de liquidations au sein de cette nouvelle classe, qui a transformé ses membres en esclaves du pouvoir. Certes, le système esclavagiste ne peut produire une classe libre que sur ses propres décombres. Ainsi, les ouvriers, les paysans et les pauvres des villes sont devenus les esclaves des esclaves, constitue ne flagrante illustration de leur marginalisation sociale, culturelle et politique. L'Etat autoritaire ne peut guère tolérer l'existence de classes, couches ou groupes sociaux unis ou solidaires jouissant de privilèges; il ne tolère que des individualités jouissant de privilèges.

L'opposition au pouvoir ne compte plus elle aussi sur ces classes, couches ou groupes sociaux aux intérêts convergents et organisés. Par ce processus d'individualisation ou d'atomisation, l'Etat autoritaire réalise l'égalité entre les "citoyens" en les transformant en une somme d'individus sans cohésion, isolés les uns des autres et concurrents, oË l'intérêt de chacun est de dénoncer l'autre et de se soustraire aux affaires publiques. Chacun d'entre eux est un coupable potentiel ou réel. Il est donc appelé  à se défendre,  à se disculper. L'accusation, il la colle  à l'autre, tout en usant de flatterie  à l'adresse du gouvernant, pensant qu'ainsi il le convaincra de son innocence et de sa fidélité. C'est ainsi que l'individu se retrouve piégé de l'intérieur et de l'extérieur, acculé  à se conduire de manière absurde; ce qui ajoute au mépris de soi et  à son isolement. Ces actes absurdes ne sont en réalité que des réflexes primaires et inconscients devant un danger réel et une violence imminente. La violence terroriste de l'Etat autoritaire ne poursuit pas seulement les forces d'opposition, mais va bien plus loin. Tout individu est un opposant potentiel et un ennemi objectif; c'est pourquoi il lui faut user de plus d'imagination, recourir de plus en plus aux appareils policiers et recruter de plus en plus d'indicateurs.

Ce qui explique l'excroissance cancéreuse des organes de sécurité, les seuls  à jouir d'une totale liberté pour s'immiscer directement dans tous les détails de la vie des citoyens,  à tous les niveaux de l'administration et dans tous les domaines d'activité. Ce qui a permis  à nombre de leurs éléments de s'enrichir non seulement du pillage de l'Etat, mais aussi sur le dos de leurs victimes, et surtout en prenant part aux activités qu'ils sont censés combattre tels que les jeux de hasard, la prostitution, la contrebande, le trafic de stupéfiants... Ce qui a fait d'eux un Etat dans l'Etat, fondé sur la terreur, le racket, la corruption et la perversion. Ces services ont plongé la société dans la peur et la suspicion, imprégné cette dernière de leurs propres valeurs. Il se peut que leur fonction essentielle soit encore de chercher  à dominer la pluralité de la société et la particularité du réel, tout comme les inégalités et les différences infinies entre les êtres humains, pour en faire des copies conformes aussi proches que possible d'un être totalitaire unique. Mais cela n'est possible qu'en réduisant l'ensemble des citoyens  à une identité unique, statique et vide,  à des réactions primaires, et réduire leur liberté  à l'instinct de survie? Le terrorisme et l'emprisonnement pour délit d'opinion, ainsi que les tortures physiques et morales furent déterminants dans la destruction des rapports humaines, le viol de la société et l'anéantissement de toutes formes de résistance. Cela a transformé la société syrienne en une sorte de grande prison. Selon Hannah Arendt: "Le premier pas sur la voie qui conduit  à la domination totale, exige d'anéantir en l'être humain sa personnalité juridique"; le deuxième pas décisif consiste  à tuer en lui la personne morale, avant de parvenir ainsi  à annihiler ainsi sa singularité(15).

La transformation des classes ou couches sociales en une masse, et l'abolition de toute solidarité entre groupes sociaux sont deux conditions nécessaires  à l'avènement d'un despotisme total(16). Par ailleurs, le passage de l'état de sujétion  à l'état de masse, est synonyme de passage d'une misère crue  à une misère voilée, d'un esclavage franc  à un esclavage couvert de roses. L'esclave, chez Aristote, est celui qui a une âme faible, insuffisamment rusé et dépendant d'autrui. Il est le corps de son maÑtre, son b£uf et son instrument. A notre avis, le dépendant est un corps sans âme, sans esprit et sans conscience. Rien n'existe dans la société et dans l'Etat qui n'existe pas dans l'individu,  à l'état virtuel ou réel. Alors que reste-t-il lorsque cet individu est sans corps, sans âme, sans raison et sans conscience?

Sans aucun doute, la société de masse et son Etat autoritaire ou totalitaire, sont une société et un Etat sans âmes, sans raisons et sans consciences. L'extinction de l'âme, la démission de la raison, la mort de la conscience et l'absence de sens sont les principaux résultats de l'Etat autoritaire, en même temps que les conditions essentielles de sa stabilité et de son maintien. L'Etat autoritaire est un Etat dépouillé de sens, parce que tous ses propos et tous ses actes sont dépourvus de signification. Le sens, c'est le fondement de la parole et de l'action. Or ce genre d'Etat ne parviens  à produire les conditions de sa stabilité et de son maintien que s'il tue l'âme dans l'être humain, fait taire la voix de la raison, condamne  à mort la conscience et assassine le sens.

Mais quelle est cette corruption qui fait couler beaucoup d'encre et que certains croient exceptionnelle et passagère, un mal guérissable, sans avoir besoin de changer la structure et la fonction de l'Etat, si ce n'est le résultat direct et concret de la stabilité et la permanence de cet Etat? Le changement de la structure et de la fonction de l'Etat ne signifie pas pour nous le renversement de l'Etat autoritaire existant, mais la restauration de l'Etat en tant que tel,  à savoir l'abolition de son caractère partiel en tant qu'Etat du parti dirigeant et sa transformation progressive en Etat politique, reflet de la société globale: un Etat de droit pour l'ensemble de ses citoyens sans distinction et le rétablissement de sa fonction sociale. Nous sommes persuadés que l'Etat actuel et le Parti ba'ath arabe socialiste peuvent contribuer sérieusement  à ce vaste processus historique, dès lors que ce pouvoir se transforme en pouvoir politique, et le parti dirigeant en parti politique, au sens moderne(17).

S'il est vrai que les libertés démocratiques sont fondées sur l'égalité de l'ensemble des citoyens devant la loi, et que la justice sociale est la concrétisation de cette égalité, ces libertés ne prennent leurs significations et n'assument leur fonction organique que lorsque les citoyens appartiennent, de par leur origine sociale,  à des groupes sociaux qui les représentent, et qui constitue la pyramide sociale et politique. Cette liberté n'a également de sens que lorsque les citoyens se rallient volontairement et consciemment aux organisations libres ou aux groupes sociaux libres qu'engendre la société, en tant qu'expression de sa propre vitalité. Ces groupes sociaux, ces organisations syndicales et politiques, ces associations civiles, etc. ne peuvent être réellement libres que si l'ensemble de leurs membres sont libres, au sens mathématique du terme laquelle est l'expression la plus abstraite et la plus réaliste de la logique du réel.

Ici, la liberté n'est conditionnée que par la loi et la responsabilité. Par conséquent, l'effondrement des classes sociales, l'égal de la compartimentalisation socio-politique unique qui cohabite avec la structure de l'Etat moderne, constitue l'un des événements les plus dramatiques dans l'histoire des nations, oË ils se sont déroulés de fa¦on arbitraire, primitive ou sauvage. Les oppositions sociales (ou de classes) ne s'achèvent pas toujours par la victoire d'une classe et l'anéantissement d'une autre, mais par la destruction possible de toutes les classes en lutte entre elles. Les luttes se sont, d'ailleurs, achevées dans notre pays et ailleurs, par la destruction de l'ensemble des couches sociales(18).

Cet effondrement fut propice  à l'avènement du fascisme en Europe, au totalitarisme en ex-Union soviétique et en Europe de l'Est, et  à l'autoritarisme dans les pays sous-développés et dépendants. La destruction des couches sociales provoque forcément la disparition du champ de la vie publique, et le refoulement du politique en tant que tel hors de la société. C'est- à-dire du politique en tant que caractéristique essentielle de la société humaine, et une forme particulière d'existence du groupe. Cependant, l'Etat autoritaire ne se satisfait pas de la destruction du champ de la vie publique; il aspire autant que possible  à détruire également la vie privée les individus, par leur appauvrissement matérielle et spirituelle. Cet appauvrissement constituent la base du terrorisme. C'est lui qui préparent le terreau du bourreau et des victimes, fait naÑtre dans les individus un dramatique et profond sentiment de déracinement et de vacuité. Ce sentiment est l'expression de l'aliénation de l'individu du produit de son travail, de lui-même et du monde.

Les réformes:

Les réformes sont-elles possibles dans ce pays, après tout ce que nous venons de relater? Oui, elles sont possibles et nécessaires; la gangrène de la corruption exige des transformations en profondeurs. La Syrie d'aujourd'hui est  à la croisée des chemins: soit elle s'engage dans de profondes réformes; soit elle reproduit le régime autoritaire, avec l'anarchie, l'autodestruction et le suicide collectif qui le cractérise. Il ne pourrait y avoir alors d'autres issues que ce qui sera imposé par des forces étrangères. Les réformes représentent, par conséquent, la meilleure option possible.

Les réformes sont par définition graduelles, lentes et quelquefois douloureuses. Il y a cependant réformes et réformes; celles que peut entreprendre le pouvoir avec ses propres outils et selon ses propres modalités. Elles ne débouche que sur la reproduction du système en place avec quelques améliorations par-ci par-l à; ce qui reconduit la crise. Et il y a les réformes profondes qui nécessitent pour leur application la conjugaison des efforts des autorités et de la population. Toutes les couches sociales et les forces politiques doivent y contribuer pour qu'elles réussissent. Seule une telle démarche peut dépasser la situation présente et placer le pays sur la voie du renouveau et du progrès. Il n'existe pas de troisième voie pour aller de l'avant. L'ampleur de la corruption et des dégâts occasionnés au pays exige une action historique  à la hauteur des risques et des défis encourus.

Nous sommes de ceux qui pensent qu'une lente prise de conscience de la nécessité des réformes a commencé  à faire son chemin dans certaines sphères du pouvoir, qui étaient restées sourdes durant de longues décennies aux sollicitations du peuple, des intellectuels surtout et des acteurs de la vie publique. Ces sphères ont pris en effet conscience de la sclérose des rouages de l'Etat, de la généralisation de la corruption  à tous les niveaux de l'administration, corruption devenue au fil des jours le trait principal de cette dernière, de l'érosion de la légitimité idéologique, - celle du socialisme national- dont le pouvoir usa comme fonds de commerce, de l'aggravation de la crise économique et de la faillite du secteur économique étatique,  à l'exclusion du secteur des hydrocarbures, chasse gardée des rentiers du système. Les choses avaient atteint un point tel, qu' à la veille de la disparition de Hafez Assad des rumeurs circulaient sur la prochaine ouverture du ou des dossier (s) de la corruption. Les noms d'un grand nombre de symboles de la corruption furent alors cités, dont ceux de hauts responsables de l'Etat,  à commencer par l'ex-Premier ministre, le défunt Mahmoud Zo'by, qui fut alors démis de ses fonctions. On prêta aussi  à Bachar Assad l'intention de lutter contre ce fléau, lutte qui constituerait l'un des volets majeurs de son projet de réformes.

C'est dans ce climat qu'ont commencé  à fleurir, dans des domiciles dans la capitale et les autres grandes villes syriennes, des forums culturels  à caractère politique (Montadayat). Leurs principaux initiateurs sont des intellectuels et des militants de diverses formations politiques de l'opposition, qui s'intéressent  à la culture et la considèrent comme une matrice de la politique. Certaines formations, ayant pris pour nom Cercle culturel, Cercle littéraire, Rassemblement littéraire" ou Cercle civilisationnel, se sont ajoutées aux groupes de débats qui existaient auparavant dans plusieurs régions et fonctionnaient plus ou moins régulièrement. Toutes ces structures menaient leurs activités dans une semi-clandestinité,  à l'exception de quelques salons littéraires connus  à Damas, tels que celui de Hanane Nejma ou de Georgette Atiya.

Les Conférences économiques du mardi, organisées par l'Association économique syrienne, jouèrent un réle appréciable dans la mise au jour des causes de la crise, de ses symptémes et de ses répercussions économiques, sociales et morales. Ces rencontres soulignèrent les incidences de la corruption de l'administration dans l'aggravation de la récession. Des intellectuels et d'autres acteurs de la société ont alors appelé  à fonder  à Damas une Association des amis de la société civile, laquelle deviendra Comités de renouveau de la société civile. La Ligue des diplémés de la ville de Homs a pour sa part organisé des activités du même genre qui ont contribué  à la relance de la vie culturelle et fournit des opportunités de dialogues entre diverses tendances intellectuelles et politiques. Le Parti communiste syrien (aile-Youssef Fay¦al) n'est pas en reste, puisqu'il organisa plusieurs débats qui ont contribué  à la relance du dialogue. Mais les autorités suspendirent ces initiatives, aussi bien de la Ligue ou que des centres culturels. Ce qui a fait des logements privés les seuls endroits oË de telles actions pouvaient avoir lieu.

Après le décès de Hafez Assad, l'allocution de prestation de serment de son fils, le nouveau président, annon¦ant ce qui allait désormais être appelé "Programme présidentiel" pour le développement et la modernisation, a suscité quelques espoirs quant  à l'amélioration de la situation politique. Surtout avec l'élargissement de 600 prisonniers politiques, alors que les autorités avaient longtemps nié l'existence de cette catégorie de détenus. Ce contexte a vu s'élargir le champ d'action des forums d'intellectuels, par leur sortie au grand jour, et la création de nouveaux tels que le Cercle pour le dialogue national, fondé par le député Riad Saïf, dans la banlieue sud de la capitale, le Cercle de Jamal Atassi pour le dialogue démocratique, tenu au domicile du penseur et leader politique défunt, Jamal Atassi. L'auteur de cette étude eut l'honneur d'être désigné porte-parole de ce cercle et le privilège de l'inaugurer en donnant une conférence intitulée: "Problèmes actuels pour le dialogue". Nous avons également eu le privilège de participer  à la fondation du Cercle culturel pour les droits de l'homme et d'être membre de son conseil d'administration, inaugurant ses activités par une conférence sur les principes fondamentaux des droits de l'homme. Mais  à peine ce Montada a-t-il entamé ses activités, au domicile de l'avocat Khalil Maâtouq, dans la banlieue sud de Damas, qu'il s'est vu interdire de les poursuivre.

Plusieurs autres cercles virent le jour dans les mêmes conditions. Il s'agit notamment du Cercle culturel dans la ville de Hassaka; du Cercle littéraire de Gladette Badrakhan  à al-Qamechly, dans l'extrême est de la Syrie; du Cercle Abderrahmane al-Kawakibi  à Alep; du Cercle culturel al-Mada  à Homs; du Cercle culturel que Mme Najah Sa'aty avait annoncé la naissance  à Homs également; du Cercle de Homs pour le dialogue fondé par M. Najati Tayarah; de la Conférence culturelle fondée  à Lattaquié par M. Nabil Souleimane; du Cercle culturel de Lattaquié dont la création fut annoncée par la député, Mme Soheir Raïss; du Cercle culturel de Banias; du Cercle pour le dialogue démocratique de la ville de Sweida. Deux autres cercles furent constitué également dans la ville du littoral Tartous, et bien d'autres dans la banlieue de Damas tels que le Cercle de la gauche, le Cercle culturel de Jarmana, un cercle sur les droits de la femme, ainsi qu'un autre  à caractère islamiste éclairé de M. Madhar Jarkas.

Ont participé  à ces rencontres de nombreux intellectuels et de citoyens issus de milieux sociaux, intellectuels et politiques très divers. Les débats très animés qui s'y déroulaient ont permis  à la culture du dialogue de s'épanouir, et aux idées échangées de mérir et de se muer en revendications collectives, et ultérieurement en déclarations et manifestes publics. Il y eut le Manifeste signé par 99 intellectuels syriens qui réclament la levée de l'état d'urgence imposé au pays durant quarante longues années, l'abolition de la loi martiale et des juridictions d'exception, la libération des prisonniers politiques, le retour des exilés, le rétablissement des libertés publiques, la promulgation de lois sur les partis politiques, les associations et la presse, ainsi que sur tout ce qui a trait aux libertés fondamentales et aux droits de l'homme et du citoyen, et  à la souveraineté de la loi.

Au cours de ces activités, est apparue la thèse du pouvoir totalitaire qui s'oppose  à la société civile, fait disparaÑtre la vie politique, paupérise et marginalise le peuple. Cette thèse a été, dans ses multiples acceptions scientifiques, sociales et politiques, abordée dans le Document fondamental, publié par l'instance fondatrice des Comités de renouveau de la société civile. Ce document fut signé par 1200 femmes et hommes intellectuels et acteurs de la vie publique, dont des écrivains, des artistes, des avocats, des ingénieurs, des médecins, des universitaires, des enseignants. A succédé  à ce texte, que la presse a baptisé le Manifeste des mille, un second intitulé: "Vers un contrat social national en Syrie: accords nationaux généraux".

A l'exemple du premier document, le deuxième a re¦u un accueil favorable de la part des diverses forces politiques et sociales. Fut aussi rendue publique la déclaration des avocats, dont les auteurs insistent sur la nécessaire satisfaction des revendications contenues dans les deux documents précités. L'intérêt pour les droits de l'homme s'est également accru. C'est ainsi que les Comités de défense des droits de l'homme ont annoncé leurs reconstitutions et la poursuite de leurs activités au grand jour, en rendant publics plusieurs communiqués et un rapport annuel. Ces associations consentirent également de sérieux efforts pour la constitution d'un Comité national indépendant pour les droits de l'homme et les libertés fondamentales en Syrie.

[Ces efforts ont débouché le 02.07.2001 sur une déclaration relative  à la fondation de l'Association syrienne des droits humains, dont la première séance de travail s'est tenue, le 30.07.2001,  à Damas, et consacrée entre autres  à l'élection de son conseil d'administration- N.D.E].

Ce mouvement social, né sur l'initiative d'intellectuels et soutenu par les formations politiques de l'opposition démocratique, notamment les partis coalisés au sein du Rassemblement national démocratique, cherche  à lever l'obstacle de la peur,  à bannir la violence sous toutes ses formes dans les rapports politiques et sociaux, et  à établir la jonction entre les intellectuels et le mouvement politique. De même qu'a commencé  à se dessiner l'esquisse d'un nouveau contrat social ayant pour fondement la liberté de l'individu, les droits de l'homme, la citoyenneté et l'égalité devant la loi.

Si le document des accords nationaux généraux, publié par l'instance fondatrice des Comités de renouveau de la société civile, n'a pas bénéficié d'une bonne couverture médiatique, il eut en revanche un impact considérable sur l'ensemble des Syriens résidents au pays et  à l'étranger, ayant  à coeur l'intérêt national. Même le mouvement interdit des Frères musulmans, fit l'éloge du Manifeste des 1000 auquel il proclama son soutien, a publia  à son tour une "Charte nationale d'honneur", ressemblant énormément aux "Accords nationaux généraux". Cette charte appelle au bannissement de la violence et  à un dialogue national et général, reconnaÑt le pluralisme intellectuel et politique, les principes démocratiques, l'alternance pacifique pour le pouvoir, et considère la religion comme une identité civilisationnelle et non comme un courant politique.

Nous assistons au cours de ces derniers mois,  à l'ébauche d'une nouvelle vie intellectuelle et politique, illustrée par la propension de plus en plus grande  à l'appel  à un dialogue national, général et franc, et  à la réconciliation nationale. Ce qui consiste  à tourner la page du passé et  à sortir de l'état de protestation négative et de résistance passive, et s'initier  à la participation active qui balise la voie vers un Etat de droit et un système démocratique. Elle permet la substitution de la matrice démocratique  à la matrice culturelle dans laquelle s'est développé l'Etat autoritaire. De son cété, le peuple syrien a essayé, et continue d'essayer, d'aider le pouvoir  à sortir de sa crise chronique, par la production d'un espace politique et culturel commun avec lui. Il prend appuie sur quelques thèses développées dans le discours de prestation de serment du nouveau président, discours que les encenseurs du régime présentent comme un programme présidentiel complet et exemplaire, ce qu'il n'est pas naturellement. Mais le pouvoir persiste  à refuser et  à interdire.

A la demande d'un dialogue national, le pouvoir  à répondu par la fermeture des forums et la diabolisation des intellectuels, tout en s'obstinant  à monopoliser la vérité et le patriotisme. Aucun frein n'est mis non plus  à la poursuite des malversations en tout genre, dont le dossier n'est toujours pas ouvert, si jamais il fut question de l'ouvrir. La direction régionale du parti ba'tah (dont on dit que plusieurs de ses membres sont le symbole même de la concussion, et auxquels on devait demander des comptes lors du congrès de ce parti, tenu après la mort de Hafez Assad) a déclenché, avec l'aide des formations politiques, de ce qu'on appelle le Front national progressiste, et l'ensemble des appareils répressifs, une campagne de dénigrement et de diabolisation du peuple, qu'ils traitent d' "imbécile et d'ignorant qui ne mérite pas la liberté", alors que la société civile et les intellectuels sont accusés d' "accointances avec des ambassades étrangères" et les forces sataniques extérieures.

Ils réussirent également  à remonter le président de la République contre la culture et les intellectuels, l'amenant  à revenir sur certains de ses propos prononcés lors de sa prestation de serment. Ainsi, il ne manqua pas de faire état d'une ligne rouge  à ne pas franchir, au cours de son entretien avec le journal Accharq al-Awsat et dans certaines de ses déclarations ultérieures. De telles prises de positions n'augurent d'aucune liberté d'opinion et de conscience qui ne soit une copie conforme  à celle du pouvoir ou qui devra s'y conformer.

Au même moment oË l'on disserte sur la primauté accordée aux réformes économiques et administratives, sur l'inutilité des réformes politiques. Car la situation politique semble bonne pour son Excellence, bien que les odeurs de décomposition du Front national progressiste soient devenues irrespirables. Tout propos sur une quelconque réforme politique est assimilé  à une falsification de l'histoire moderne de la Syrie,  à un dénigrement du régime du président défunt,  à une tentative de nuire au parti ba'ath et d'attenter  à son pouvoir. C'est ce qui a semble-t-il incité l'éminent penseur Antoun Maqdessi  à dire d'entré de jeu dans sa missive adressée au président de la République: "L'être humain est un individu et un groupe en devenir. Le passé est sans aucun doute présent dans l'avenir en tant qu'une de ses dimensions. L'inverse n'est pas vrai, car l'avenir est toujours imprévu. Cette question, chacun de nous, arabes, doit la vivre. Car l'être humain arabe a constamment  à l'esprit que son âge d'or l'a précédé et qu'il lui faut y retourner. L'expérience quotidienne nous montre pourtant clairement que le passé, quelle que soit sa force dans le présent ou dans l'avenir, est passé et  à jamais révolu".

Ainsi, le sage des intellectuels syriens, fou d'amour pour sa partie et son peuple, a tenté d'attirer l'attention du jeune président sur le fait que le passé n'a qu'une valeur explicative, et que les hommes de ce passé n'ont pas toujours eu raison, comme ils n'ont pas toujours eu tort. Il paraphrasa ce poète arabe qui disait: "Mon peuple ne m'a pas honoré, mais c'est moi qui l'ai honoré; de moi-même, je peux être fier, mais pas de mes ancêtres", afin de lui signifier: "Monsieur le président, vous êtes le président de la République, et non le fils d'un président de la République. Il est, par conséquent, de votre devoir de protéger la République, et non l'héritage de votre père, quel que soit,  à vos yeux, sa splendeur ou la raison de votre fierté. La vie coule comme l'eau du fleuve, dans laquelle vous ne pouvez vous baigner deux fois".

Il nous semble aujourd'hui que le pouvoir paraÑt hésiter entre le besoin impératif d'engager des réformes, et la peur de leurs résultats attendus et/ou supposés. Cette peur est dictée par les visions et les intérêts privés qui ont résulté